(Par Ossok Dibakidi Wamba, Expert en transport et logistique)
D’après Lacoste (2012), la géographie constitue une arme puissante de guerre, et la province du Kongo Central possède sans doute l’un des atouts géographiques les plus sous-exploités d’Afrique centrale.
Au cœur de cet avantage se trouve Matadi
Située à environ 150 km de l’océan Atlantique, Matadi est le dernier point navigable majeur stratégique avant la rupture de navigation vers Kinshasa. Cette réalité géographique lui donne naturellement une vocation de plateforme logistique multimodale nationale et régionale.
Aujourd’hui, trois infrastructures majeures donnent à Matadi un potentiel unique :
– Les ports fluviaux et maritimes sur le fleuve Congo ;
– La RN1 reliant Matadi à Kinshasa ;
– La ligne ferroviaire Matadi–Kinshasa ;
– Et surtout, l’aéroport de Tshimpi, qui pourrait devenir un accélérateur économique majeur pour toute la province et le pays tout entier.
Pourquoi le développement de l’aéroport de Tshimpi est-il stratégique ?
L’idée du développement de Tshimpi ne doit pas être limitée au simple transport de passagers. Son véritable potentiel réside dans la création d’un hub logistique moderne reliant :
– Le transport maritime (futur port de Banana et les ports fonctionnels à Matadi),
– Le transport aérien,
– Le transport ferroviaire,
– Et le transport routier.
En d’autres termes : transformer Matadi en une porte d’entrée multimodale pour la RDC.
1. Créer un corridor logistique port–aéroport
La proximité entre les infrastructures portuaires et l’aéroport peut transformer Matadi en centre de redistribution des marchandises pour la RDC, l’Afrique centrale, et certains marchés internationaux.
Des entreprises nationales et internationales pourraient installer des entrepôts, des plateformes logistiques, des zones de stockage, des centres de transformation, des services de transit et de douane.
Imaginez un système où des marchandises arrivent par bateau à Matadi, sont immédiatement transférées vers Tshimpi, puis expédiées par avion vers : Lubumbashi, Goma, Kisangani, Kolwezi, Johannesburg, Nairobi, Dubaï ou l’Europe/l’Amérique/l’Asie.
Cela réduirait considérablement les délais logistiques pour les produits sensibles, urgents ou à forte valeur ajoutée.
2. Désengorger la RN1 et réduire les coûts logistiques
Aujourd’hui, la totalité des marchandises destinées à Kinshasa et au reste du pays repose presque exclusivement sur la RN1 avec comme conséquences (que nous connaissons tous d’ailleurs) embouteillages, usure accélérée des routes, coûts élevés du transport, lenteur logistique, accidents fréquents.
Le développement du fret aérien et du ferroviaire autour de Matadi permettrait de mieux répartir les flux de marchandises. Une économie moderne ne dépend jamais d’un seul mode de transport. Les puissances logistiques majeures du monde combinent toujours ports, routes, rail et aviation cargo. Matadi possède déjà cette base naturelle.
3. Créer des milliers d’emplois directs et indirects
Développer l’aéroport de Tshimpi peut générer plusieurs catégories d’emplois directs (aviation, maintenance, sécurité, logistique, manutention, douane, transport, gestion aéroportuaire) et d’emplois indirects (hôtellerie, restauration, commerce, immobilier, services numériques, banques, assurance, tourisme d’affaires). Autour d’un vaste aéroport cargo, ce sont souvent de véritables villes économiques qui émergent.
4. Stimuler l’industrialisation du Kongo-Central
Un aéroport moderne connecté au port peut attirer des secteurs tels que l’agroalimentaire, l’emballage, l’assemblage, la transformation minière, l’industrie pharmaceutique, et la logistique e-commerce.
Pourquoi ?
Parce que les investisseurs recherchent avant tout l’accessibilité, la rapidité d’exportation, et la réduction des coûts logistiques.
5. Augmenter les recettes de l’État et le PIB
Plus de marchandises signifie : plus de taxes, plus de droits de douane, plus d’activités économiques, plus d’emplois, plus de consommation, donc plus de croissance.
Développer l’aéroport Tshimpi pourrait avoir un effet multiplicateur sur toute l’économie : augmentation du commerce, amélioration des exportations, attractivité des investissements, dynamisation du secteur privé.
À terme, le Kongo-Central pourrait devenir :
– la principale porte logistique de la RDC,
– un centre régional du commerce,
– et un moteur de croissance nationale.
6. Faire de Matadi une « ville-port du futur »
Les grandes villes portuaires du monde se sont développées grâce à leur capacité à connecter plusieurs modes de transport, à l’exemple de Rotterdam, Dubaï, Singapour, Tanger Med, … Matadi possède, à son échelle, une logique similaire avec notamment un accès maritime, une connexion avec la capitale, un corridor routier, un potentiel ferroviaire et un potentiel aérien.
Le défi n’est donc pas géographique !
Le défi est stratégique, infrastructurel et politique.
Développer l’aéroport de Tshimpi ne concerne pas uniquement les avions. Il s’agit de créer un écosystème économique capable d’attirer les investissements, de créer des emplois, de fluidifier le commerce et d’augmenter durablement le PIB national.
L’avenir du Kongo-Central peut se construire autour de la logistique, du commerce et de l’intégration multimodale.
Cet avenir peut commencer à Matadi.
Lacoste, Y. (2012). La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre (Nouvelle éd.). La Découverte.
