En dépit de tous les signaux d’alerte lancés, des conclusions documentées dans les rapports d’experts des Nations Unies et des accointances médiatisées avec les cadres du mouvement politico-militaire AFC/M23, plusieurs cadres du Parti du Peuple pour la Reconstruction et la Démocratie (PPRD) avaient maintenu leur loyauté envers celui à qui la République Démocratique du Congo aura tout donné. Mais, au soir de l’annonce de la création du Front pour la Refondation de la Nation (FRN), porté par l’ancien Président Joseph Kabila Kabange, les certitudes de certains semblent s’effondrer, laissant apparaître ce qu’ils avaient jusque-là refusé d’admettre. En effet, à la suite de cette nouvelle recomposition politico-militaire, des cadres du PPRD commencent à se désolidariser de leur ancienne Autorité morale et réaffirment leur attachement à la paix, à la Constitution et aux valeurs démocratiques qui fondent la République. Cette évolution annonce-t-elle une crise profonde au sein de l’ancien parti présidentiel ? Les prochaines prises de position permettront d’en mesurer l’ampleur.
Vers un départ en cascade ?
Les premières réactions enregistrées au sein du PPRD traduisent un malaise face à l’évolution de la situation politique et sécuritaire du pays. Parmi les voix qui se démarquent figure celle d’India Omari, cadre du parti, qui insiste sur la nécessité de rester fidèle à ses convictions et aux principes démocratiques.
« Parfois, la fidélité à ses convictions impose de se dissocier de certaines orientations et de prendre du recul lorsqu’elles s’éloignent de nos principes. Mon engagement demeure pacifique, dans le respect de la Constitution de mon pays et des valeurs démocratiques », a-t-il déclaré sur son compte X (ex-Twitter).
Cette prise de position met en évidence le dilemme auquel pourraient être confrontés plusieurs membres de l’ancien parti présidentiel : maintenir leur fidélité à Joseph Kabila ou prendre leurs distances face aux orientations désormais assumées par l’ancien Chef de l’État.
Dans la même dynamique, Allegra Fosh Ngalula a annoncé sa démission du PPRD avec effet immédiat. Dans sa correspondance, elle exprime clairement son refus d’être associée à toute initiative susceptible de compromettre la paix et la sécurité de la population congolaise.
« Par la présente, je vous informe de ma décision de mettre fin à mon engagement au sein du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), avec effet immédiat. Je tiens également à exprimer clairement ma désolidarisation de toute initiative visant à perturber la paix, à déstabiliser les institutions ou à compromettre la sécurité de la population en République démocratique du Congo. Je ne souhaite être associée, directement ou indirectement, à aucune action de cette nature, ni qu’une prise de position ou une initiative soit présentée comme exprimant mon soutien sans mon accord explicite. Cette décision est personnelle et traduit mon attachement à la paix, à la stabilité du pays et au respect des voies démocratiques. Je vous prie de prendre acte de ma démission et de mettre à jour vos registres en conséquence », écrit-elle.
A son tour, Patrick Nkanga, Rapporteur du PPRD, a lui aussi quitté le navire pour « un temps de réflexion et de méditation afin de définir une nouvelle orientation politique avec, certainement, d’autres compatriotes, pour bâtir, par la force des idées, une alternative sérieuse et crédible en matière de gouvernance de l’Etat, fondée sur des valeurs patriotiques, pacifiques et républicaines irrévocables ».
Toutefois, si ces premières désolidarisations sont significatives, elles ne suffisent pas encore à établir l’existence d’un mouvement général de départ. La question reste de savoir combien d’autres cadres choisiront de suivre cette voie et si cette dynamique finira par fragiliser durablement les structures du parti.
Une déclaration forte, mais ignorée…
Bien avant les développements actuels, le Président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo avait publiquement mis en cause le rôle de son prédécesseur dans la crise sécuritaire qui secoue l’Est de la République démocratique du Congo.
Le 6 août 2024, lors d’un entretien accordé à Top Congo FM depuis Bruxelles, le Chef de l’Etat avait directement accusé Joseph Kabila d’être derrière l’Alliance Fleuve Congo (AFC), la plateforme politico-militaire dirigée par Corneille Nangaa et associée au mouvement rebelle M23.
« Joseph Kabila a boycotté le processus électoral de 2023 et prépare l’insurrection. AFC, c’est bien lui », avait déclaré Félix Tshisekedi.
Cette sortie présidentielle avait alors suscité des réactions dans les milieux politiques congolais. Pour le pouvoir de Kinshasa, les activités de l’AFC représentaient une menace pour les institutions et l’intégrité territoriale du pays. Du côté de l’ancien Président, les accusations portées contre lui s’inscrivaient dans une confrontation politique avec le régime en place.
Depuis lors, la situation sécuritaire dans l’Est s’est considérablement aggravée, tandis que les relations entre Joseph Kabila et les responsables de l’AFC/M23 ont progressivement pris une dimension publique plus importante.
L’annonce, le 12 octobre 2026 à Goma, de la création du Front pour la refondation de la nation vient ainsi replacer les propos de Félix Tshisekedi au cœur du débat. Cette nouvelle coalition, présentée comme succédant à l’AFC, est dirigée par Joseph Kabila et comprend notamment Corneille Nangaa, Bertrand Bisimwa et le général-major Sultani Makenga dans son dispositif dirigeant.
Plus encore, la déclaration fondatrice du FRN annonce la fin de l’existence de l’AFC et affirme que le nouveau mouvement entend combattre le pouvoir de Kinshasa « par tous les moyens y compris la force ».
Dès lors, la question dépasse les simples accusations politiques formulées deux ans plus tôt. La nouvelle structure donne une traduction organisationnelle à des rapprochements entre l’ancien Chef de l’État et les responsables de l’AFC/M23 déjà évoqués dans les rapports internationaux.
Que disent les rapports d’experts des Nations Unies sur Joseph Kabila ?
Les inquiétudes exprimées par Félix Tshisekedi ne constituent pas les seuls éléments versés au débat concernant les relations entre Joseph Kabila et l’AFC/M23. Le rapport final du Groupe d’experts des Nations Unies sur la République démocratique du Congo, daté du 11 juin 2026, apporte des éléments importants sur l’évolution de ces relations et sur la réorganisation envisagée de la coalition.
Dans ce document, les experts décrivent des liens publics de plus en plus étroits entre l’ancien Président et l’AFC/M23. Ils évoquent notamment ses déplacements répétés, à partir de mai 2025, dans des territoires contrôlés par le mouvement, ainsi que ses rencontres avec plusieurs de ses principaux responsables.
Le rapport fait également état de projets de restructuration de l’AFC/M23, avec un changement de dénomination et un rôle de premier plan envisagé pour Joseph Kabila. Les experts relèvent, par ailleurs, des convergences d’ambitions politiques entre l’ancien Président et Corneille Nangaa, notamment autour de la conquête du pouvoir à Kinshasa, tout en signalant des divergences internes concernant les objectifs et l’expansion militaire du mouvement.
Que faire en cette période ?
Face à cette nouvelle donne politique et sécuritaire, la priorité demeure la défense de l’intégrité territoriale de la République Démocratique du Congo, la protection des populations civiles et le rétablissement de l’autorité de l’État dans les zones affectées par les conflits.
Pour le PPRD, les démissions et les prises de distance annoncées constituent un signal dont la portée reste à mesurer. Le parti est désormais confronté à une interrogation majeure sur son avenir et sur la nature de ses rapports avec Joseph Kabila, son ancienne Autorité morale. Ses responsables devront clarifier leur position face à la création du FRN et aux orientations assumées par cette nouvelle coalition.
Les cadres qui choisissent de quitter le parti mettent en avant leur attachement à la paix, à la Constitution et aux valeurs démocratiques. D’autres pourraient être amenés à prendre position dans les prochains jours. Mais seule l’évolution effective des démissions permettra de déterminer si le PPRD est engagé dans une véritable crise de cohésion ou si les premières ruptures demeureront individuelles.
Pour les institutions nationales, l’enjeu est de répondre à cette situation dans le strict respect de la Constitution et des lois de la République, tout en poursuivant les efforts diplomatiques visant à mettre un terme à la guerre dans l’Est.
La défense de la souveraineté nationale doit aller de pair avec la protection des droits fondamentaux et le respect des principes démocratiques.
La communauté internationale, de son côté, est appelée à maintenir ses efforts pour obtenir la cessation des hostilités, faire respecter les engagements de paix et mettre fin à tout soutien extérieur aux groupes armés. La recherche d’une solution durable exige également que les responsabilités des différents acteurs soient examinées sur la base d’éléments vérifiables.
John Ngoyi
