Trente ans de navigation à vue, de projections statistiques approximatives et de spéculations démographiques sont sur le point de prendre fin. En lançant la phase préparatoire de son premier recensement général depuis plus de trois décennies, la République démocratique du Congo s’apprête enfin à se regarder dans un miroir de vérité. À la manœuvre de ce chantier titanesque, Guylain Nyembo Mbwizya, ministre du Plan et de la Coordination de l’aide au développement, porte sur ses épaules une responsabilité historique : donner un visage chiffré, précis et incontestable au géant de l’Afrique centrale. L’échéance est fixée à juillet prochain, date à laquelle le nombre exact d’habitants sera officiellement révélé, marquant un tournant décisif pour l’avenir de la nation. Au-delà de la simple performance technique, ce recensement est un impératif de souveraineté et de dignité pour le pays le plus peuplé du monde francophone. Comment concevoir des politiques publiques de santé, d’éducation ou d’infrastructures lorsque l’État ignore le nombre de bouches qu’il doit nourrir et d’enfants qu’il doit scolariser ? Gouverner, c’est prévoir, mais prévoir exige de compter. Sans données fiables, l’aide au développement et les budgets nationaux ne sont que des coups d’épée dans l’eau. Ce dénombrement est l’outil indispensable pour rompre avec le pilotage à vue et ancrer la RDC dans l’ère de la planification moderne. Le défi logistique s’annonce toutefois dantesque dans un pays continent marqué par des enclaves géographiques majeures et des zones de conflit persistant, notamment à l’Est. Cartographier chaque village, atteindre chaque ménage et sécuriser les agents recenseurs exigera une discipline de fer et des ressources colossales. C’est précisément le sens du message porté par Guylain Nyembo Mbwizya lors de son récent passage à Paris, au micro de RFI : convaincre les partenaires internationaux de la rigueur de la démarche tout en réaffirmant le leadership de l’État congolais. Ce grand décompte national porte également une charge politique et civique hautement symbolique. Dans une RDC en quête permanente de cohésion, se recenser, c’est exister aux yeux de la République. C’est redonner à chaque Congolais sa place légitime dans la communauté nationale. En juillet prochain, les chiffres parleront, et ils redéfiniront sans aucun doute le poids géopolitique de Kinshasa sur l’échiquier africain et francophone. Ce ne sera pas seulement la fin d’une anomalie statistique de trente ans, mais le point de départ d’une RDC qui sait enfin qui elle est pour mieux décider où elle va.
La Pros.