(Par Dieudonné Nkishi, Président National de Congo Positif & Chef de Travaux à l’Université de Kinshasa)
La République Démocratique du Congo n’a pas seulement un problème d’hommes. Elle a un problème de fabrication des hommes d’Etat. On répète, avec une désinvolture devenue doctrine populaire, que la République Démocratique du Congo n’aurait pas un problème de textes mais un problème d’hommes. Cette affirmation, à force d’être répétée, a fini par acquérir le statut d’une vérité indiscutable. Et pourtant, elle est incomplète — dangereusement incomplète. Car enfin, d’où viennent ces hommes qui nous gouvernent? Qui les forme ? Qui les sélectionne ? Qui les légitime ? Et sur quels critères ? Poser ces questions, c’est déjà comprendre que le problème n’est pas seulement celui des individus, mais celui des structures qui produisent ces individus. L’État congolais est malade, non seulement parce qu’il est mal dirigé, mais surtout parce qu’il ne sait plus fabriquer des dirigeants dignes de ce nom.
I. L’illusion du « problème d’hommes » : une vérité à moitié
Dire que le Congo souffre d’un problème d’hommes, c’est reconnaître une réalité empirique : médiocrité des élites, faiblesse de la culture d’État, absence de vision, prédation systémique.
Mais cette vérité devient trompeuse dès lors qu’elle évite la question essentielle : quels types d’hommes avons-nous produits depuis l’indépendance ?
Du chef de rue au Président de la République, une constante s’impose :
● une faible intériorisation de l’intérêt général,
● une confusion permanente entre le pouvoir et la propriété,
● une incapacité structurelle à penser l’État comme une institution supérieure aux individus.
Ce constat impose une exigence radicale : passer au scanner le profil des dirigeants congolais. Non pas dans une logique de dénonciation morale, mais dans une démarche scientifique et politique : comprendre les mécanismes de production des élites défaillantes.
II. Fixer un critérium de dirigeants : la leçon oubliée de la Grèce et de Rome
L’histoire des idées politiques nous offre pourtant des repères solides.
Chez Platon, dans La République, le pouvoir ne doit jamais être confié à n’importe qui. Il doit être exercé par les philosophes-rois, c’est-à-dire des individus formés à la vérité, à la justice et à la maîtrise de soi. Gouverner n’est pas un droit, c’est une compétence rare, acquise au terme d’un long processus éducatif et moral.
Aristote, plus pragmatique, insiste sur la vertu civique : le bon dirigeant est celui qui gouverne dans l’intérêt de la cité, et non dans son intérêt personnel. Il distingue les régimes justes des régimes corrompus en fonction d’un seul critère : la finalité du pouvoir.
À Rome, la République n’était pas abandonnée au hasard. Le cursus honorum imposait une progression rigoureuse. Il se fondait obligatoirement sur l’expérience, la compétence et la maturité politique.
On ne devenait pas consul sans avoir prouvé sa capacité à servir la République.
Même Cicéron rappelait que la res publica est une chose sacrée, une affaire publique qui exige des hommes d’exception, animés par le sens du devoir et de la loi.
Que reste-t-il de ces exigences dans la gouvernance congolaise ? Rien, ou presque. Depuis toujours, l’accès au pouvoir dans notre pays repose trop souvent sur l’argent, les réseaux, la manipulation ou la force (violence).
Autrement dit, les critères de sélection sont inversés : ce ne sont plus les meilleurs qui dirigent, mais les plus opportunistes.
III. La question fondamentale : qui fabrique les dirigeants congolais ?
Un État ne vaut que par la qualité des hommes qu’il produit. Et les hommes ne naissent pas dirigeants : ils le deviennent.
Or, en République démocratique du Congo, les principales machines de fabrication des élites sont en faillite.
1. L’école : une fabrique d’intellectuels inutiles
Comme l’a si bien dénoncé Émile Bongeli, notre système éducatif est devenu une machine à produire des intellectuels déconnectés de la réalité.
Des écoles maternelles aux universités, on observe que les programmes sont obsolètes et ne traduisent pas les véritables besoins du pays en matière d’enseignement, d’apprentissage, des connaissances et des savoirs utiles au pays ; l’absence de formation civique et éthique ainsi que la déconnexion totale entre savoir et action.
Résultat aujourd’hui d’une part, tous, nous assistons impuissants à la délivrance des diplômés sans vision, sans compétence pratique, sans sens de l’État. Un pays qui abandonne son école abandonne son avenir. Un pays qui détruit son école fabrique ses propres prédateurs. D’autre part, comme le disait le Professeur LUTUTALA (ancien Recteur de l’Université de Kinshasa), il faut réconcilier Mont Ngaliema avec Mont-Amba.
En effet, le pouvoir doit savoir qu’elle a une université à sa disposition et que l’Université n’est pas son ennemie, c’est un outil à son service, au service l’Etat. Il faut que les pouvoirs publics, dans tous les domaines, sachent exploiter les résultats des recherches et des productions scientifiques qui sont très indispensables et qui prévoient toutes les solutions. Les pouvoirs publics doivent avoir l’humilité de reconnaître qu’ils ne vont pas inventer la roue et de reconnaître également qu’utiliser les solutions scientifiques, technologiques innovantes produites par les universités ne les réduisent pas, bien au contraire.
2. Les partis politiques : des entreprises commerciales déguisées
Deuxième source de production des dirigeants : les partis politiques. En théorie, ils devraient être des écoles de démocratie. En pratique, en RDC, ils sont devenus — pour beaucoup — des boutiques commerciales politiques.
On y entre par l’achat de position, les loyautés financières et les calculs opportunistes.
On n’y forme ni la pensée politique, ni l’éthique publique, ni la culture de gouvernement. Conséquence : les partis ne produisent pas des hommes d’État. Ils produisent des agents électoraux et des gestionnaires de clientèles.
IV. Refonder l’Etat par la refondation des hommes
Il faut donc rompre avec cette illusion dangereuse, celle de croire que changer les hommes suffira à changer le système. C’est le système qui produit les hommes.
La véritable réforme est quadruple :
1. Définir un critérium national de dirigeant
Pour cela, les critères suivants, loin d’être exhaustifs, ne doivent pas manquer dans la sélection des dirigeants à tous les niveaux. Il s’agit de :
– l’intégrité morale démontrée,
– la compétence technique avérée,
– la culture de l’État et du droit,
– l’expérience progressive de responsabilité,
– la vision stratégique du pays.
Une institution publique devrait être mise en place non seulement pour détecter les compétences en fonction des critères ci-dessus, mais d’en produire des attestations.
2. Réformer radicalement l’éducation
Pour cela, il faut réintroduire la formation civique et éthique; reconnecter l’université aux besoins du pays (comme je l’ai dit ci-dessus en me référant au Professeur LUTUTALA) et former des citoyens avant de former des diplômés.
3. Normaliser les partis politiques
Les partis politiques ont un rôle central dans la vie démocratique et institutionnelle dans la mesure où, une bonne partie du personnel politique, administratif et même technique provient de son sein.
Pour cela, il faudrait :
– un encadrement légal strict et rigoureux des partis politiques;
– une obligation de formation interne pour tous les militants ;
– une transparence financière pour éviter les financements litigieux ;
– une sélection des cadres sur base du mérite.
4. Créer l’Autorité de Régulation de la vie partisane (je ferai une Tribune spéciale sur cette proposition).
V. L’Etat n’est pas une propriété : c’est une responsabilité sacrée
Il est temps de réhabiliter une vérité fondamentale, oubliée mais essentielle : L’État est une institution trop sérieuse pour être confiée à ceux qui ne conviennent pas.
Ce principe, connu des Grecs, pratiqué par les Romains, ignoré aujourd’hui au Congo, doit redevenir la pierre angulaire de notre refondation nationale. Car au fond, la crise congolaise n’est pas seulement politique. Elle est anthropologique et institutionnelle. Elle pose une question brutale mais nécessaire : avons-nous encore la capacité de produire des hommes d’État ?
Si la réponse est non, alors la priorité n’est pas de changer les dirigeants. La priorité est de reconstruire les conditions qui rendent possible l’émergence de vrais dirigeants.
Conclusion
Nous devons passer de la dénonciation à la construction. Le Congo ne sera pas sauvé par des slogans. Il ne sera pas sauvé par des alternances sans contenu.Il ne sera pas sauvé par des hommes produits par des structures défaillantes. Il sera sauvé le jour où l’école formera des citoyens, les partis formeront des dirigeants et l’État exigera des hommes à sa hauteur.
Refonder l’État, c’est refonder la fabrique des hommes d’État. Tout le reste n’est que discours.
