(Par Maître Guy-Patrick Kiba, Expert en droits humains et en gouvernance démocratique)
Jonas Eugène O. Kota a livré, une fois de plus, une tribune d’une grande densité morale et d’une plume acérée. Son texte est une leçon précieuse, courageuse et nécessaire. Avec une élégance rare dans le débat public congolais, il dénonce avec justesse la dérive voyeuriste, le lynchage numérique et la banalisation de l’atteinte à la dignité humaine sous couvert de « liberté de la presse ». Son appel à restaurer l’éthique et la déontologie dans le journalisme congolais mérite d’être salué et médité. Dans un paysage médiatique souvent chaotique, une telle voix rappelle avec force que le journalisme n’est pas une industrie du scandale, mais une responsabilité envers la société.
Cependant, il est indispensable d’aller plus loin dans la réflexion pour éviter un piège tout aussi dangereux : celui d’une application à deux vitesses de la protection de la vie privée. Si l’auteur a raison de condamner fermement le voyeurisme médiatique et l’intrusion systématique dans la vie privée des citoyens ordinaires, il faut également souligner qu’une démocratie saine exige un équilibre proportionné entre le droit à la vie privée et la liberté de la presse. Cet équilibre ne peut être le même selon qu’il s’agit d’un citoyen lambda ou d’un dirigeant politique.
Vie privée des dirigeants et exigence de redevabilité
Comme le rappelle la jurisprudence constante de la Cour européenne des droits de l’homme (notamment dans la lignée de l’arrêt Handyside), les personnalités publiques et au premier chef le Chef de l’État, sa famille proche et les membres du Gouvernement bénéficient d’une protection réduite de leur vie privée. Leur fonction les expose légitimement à une critique plus vive, plus large, et parfois plus intrusive lorsque celle-ci touche à l’intérêt général.
La Constitution congolaise elle-même va dans ce sens. Son article 164 dispose que « la Cour constitutionnelle est le juge pénal du Président de la République et du Premier ministre pour des infractions politiques, notamment la haute trahison, l’outrage au Parlement, l’atteinte à l’honneur ou à la probité, ainsi que les délits d’initié. » L’article 165, alinéa 2, précise la notion d’atteinte à l’honneur ou à la probité : celle-ci est caractérisée « notamment lorsque le comportement personnel du Président de la République ou du Premier ministre est contraire aux bonnes mœurs ou qu’ils sont reconnus auteurs, co-auteurs ou complices de malversations, de corruption ou d’enrichissement illicite ».
Des bonnes mœurs comme norme pénale et sociale
Cette référence aux « bonnes mœurs » n’est pas anodine. Elle engage une exigence à la fois morale, éthique et pénale. Dans la culture africaine et plus spécifiquement congolaise, les bonnes mœurs renvoient à un ensemble de valeurs partagées : dignité, probité, respect des institutions, honorabilité, et également, une certaine exemplarité dans la conduite personnelle. Or, cette conduite personnelle n’épargne pas entièrement la sphère intime. Si la chambre à coucher d’un citoyen ordinaire doit rester inviolable, celle d’un dirigeant peut être légitimement scrutée lorsqu’il existe un soupçon raisonnable d’hypocrisie, d’inconduite répétée, ou d’actes incompatibles avec les responsabilités publiques.
Ainsi, lorsqu’un Chef de l’État, un Premier ministre, ou tout autre haut responsable public adopte un comportement privé contraire aux bonnes mœurs ; par exemple, l’exploitation abusive de sa position pour des relations personnelles clandestines, une vie luxueuse ostentatoire en décalage avec la misère ambiante, ou des pratiques relevant du mépris des valeurs familiales traditionnelles – ce comportement cesse d’être strictement privé pour entrer dans le champ de l’intérêt général. La Constitution, en érigeant en infraction l’atteinte à l’honneur via les bonnes mœurs, donne ainsi une assise pénale à ce qui n’est pas qu’une simple attente morale.
Une exigence pénale applicable à tous les dirigeants
La question se pose alors : si le comportement du Président et du Premier ministre doit être conforme aux bonnes mœurs sous peine de poursuites, peut-on tolérer que celui des autres dirigeants – ministres, députés, gouverneurs, directeurs généraux – soit exempt d’un tel contrôle ? La réponse est non. Même si la Constitution ne les cite pas explicitement dans l’article 165, leur responsabilité pénale peut être engagée sur d’autres fondements (détournement, corruption, abus de biens sociaux, etc.). Mais surtout, ils sont soumis à une exigence de transparence et d’exemplarité en raison de leur mandat. La presse a donc non seulement le droit, mais parfois le devoir d’enquêter sur leurs comportements privés dès lors que ces comportements révèlent une faute morale ou une hypocrisie en contradiction avec les valeurs qu’ils sont censés incarner.
Dès lors, tolérer que la presse soit libre de s’acharner sur un simple citoyen pour ses faiblesses familiales ou ses erreurs personnelles, tout en s’autocensurant ou en étant sévèrement sanctionnée dès qu’elle aborde les agissements du pouvoir, constitue une inversion dangereuse des principes démocratiques. Ce n’est plus du pluralisme, c’est une protection sélective des puissants. Un journaliste doit pouvoir « fouiner » dans la vie privée des dirigeants, car c’est là une fonction essentielle du quatrième pouvoir dans une démocratie saine et pluraliste. Ce qui est interdit pour un citoyen ordinaire – l’intrusion sans justification – devient légitime pour un dirigeant dès lors que l’intérêt général est en jeu.
Vers un équilibre juste et proportionné
La Loi Muyaya, malgré ses avancées, doit être complétée et surtout appliquée avec discernement. La proportionnalité doit être le maître-mot :
– Le citoyen ordinaire mérite une protection forte de sa vie privée. La diffusion de conversations privées, d’images intimes ou de rumeurs non vérifiées doit être sanctionnée. Aucune vie privée ne doit être livrée en pâture au seul motif qu’elle ferait vendre du papier ou générer des clics.
– Les dirigeants politiques, en revanche, doivent accepter un degré supérieur de transparence et de critique, notamment lorsque leurs actes ou leur comportement engagent la crédibilité des institutions ou l’intérêt général. Leur vie privée n’est protégée que dans les limites de ce qui ne touche ni aux bonnes mœurs, ni à la confiance publique.
Une presse libre, éthique et utile
Jonas Eugène O. Kota a eu raison de sonner l’alarme contre la barbarie médiatique à l’égard des vulnérables. Il faut aujourd’hui compléter son cri d’alerte par un appel tout aussi ferme : que la liberté de la presse soit pleine et entière dans son rôle de contrôle du pouvoir, et responsable et mesurée lorsqu’elle touche à la sphère privée des citoyens sans responsabilité publique.
Une presse digne de ce nom doit être libre de critiquer le pouvoir – y compris durement, sans que cette critique soit confondue avec l’injure gratuite ou inutile – tout en respectant la dignité fondamentale des citoyens ordinaires. Elle ne peut être à la fois un instrument de voyeurisme contre les faibles et une voix bâillonnée face aux forts. C’est à ce prix seulement que nous construirons, en RDC, une presse libre, éthique et utile à la consolidation démocratique.
