(Par Patience Kabamba)
Les Nations unies viennent de publier une projection démographique concernant la République démocratique du Congo. En 2060, soit dans exactement trente-quatre ans, la population de la ville de Kinshasa atteindra soixante-sept millions d’habitants. La population contemporaine aura presque triplé en l’espace de trente ans. La fécondité actuelle se situe entre 5,5 et 5,9 enfants par femme (UNFPA). Cette information peut être considérée comme l’une des prévisions habituelles de l’ONU, ou bien servir de point de départ pour anticiper et élaborer des stratégies visant à prévenir une asphyxie à Kinshasa.
En 1979, la Chine a constaté que la croissance rapide de sa population excédait le rythme de production alimentaire et des services publics ; ses dirigeants étaient convaincus qu’une limitation de la taille des familles favoriserait l’accélération de la modernisation économique et améliorerait le niveau de vie des habitants. Ainsi, ils ont instauré la politique de l’enfant unique afin de réguler la croissance démographique. L’argument malthusien postulant qu’une croissance démographique non maîtrisée entraînerait un effondrement social catastrophique a finalement convaincu les dirigeants chinois d’imposer une politique de l’enfant unique afin de contrôler strictement la croissance démographique rapide. La politique de l’enfant unique s’inscrit dans une culture patriarcale qui privilégiait les enfants mâles. Les fœtus féminins étaient systématiquement éliminés en Chine, tout comme en Inde. À l’heure actuelle, la Chine connaît un déficit féminin dans la tranche d’âge correspondant au mariage. En conséquence de ces facteurs, le taux de natalité en Chine a considérablement diminué, entraînant une réduction de la population active, un vieillissement accéléré de la société ainsi qu’un déséquilibre marqué du ratio hommes-femmes. En 2016, les autorités chinoises ont permis aux familles de disposer d’un maximum de deux enfants, puis en 2021, la limite a été portée à trois enfants par famille. À ce jour, la population chinoise s’élève à 1,412 milliard d’habitants, se situant légèrement derrière celle de l’Inde, qui compte 1,416 milliard d’habitants. Contrairement aux prévisions de Malthus, les économies indienne et chinoise figurent parmi les plus prospères à l’échelle mondiale. Une population jeune, dynamique et bien formée représente un facteur favorable à la croissance économique. La Chine et l’Inde constituent des exemples contemporains de ce phénomène. Cependant, une population jeune et peu éduquée, qui n’apporte aucune contribution productive, constitue un obstacle au développement. Tel est le cas du Congo. La prédominance de la jeunesse au sein de notre population (64 %) constitue apparemment un frein au progrès, dans la mesure où cette tranche d’âge n’est ni suffisamment formée ni productive. Cependant, de quelle manière peut-on anticiper la prévision de croissance des Nations Unies ?
Les pays européens et américains ont recours au contrôle des naissances en employant diverses techniques cliniques : des méthodes hormonales (pilules ou implants), des méthodes barrières (préservatifs masculins et féminins), des dispositifs intra-utérins (stérilets), ainsi que des méthodes de stérilisation définitive, naturelle ou d’urgence. En général, lorsque la fille atteint l’âge de seize ans, le père l’accompagne chez un gynécologue afin qu’une méthode de prévention de la grossesse lui soit prescrite. Cela pourrait être interprété comme une autorisation à une conduite sexuelle débridée. Non, il s’agit de prévenir les grossesses non désirées à un âge où l’on n’est pas préparé à assumer la maternité. Ces méthodes ont été popularisées dans les années 1970 lorsque la femme a intégré le marché du travail. Le capital a accru sa valeur en rémunérant la femme de manière inférieure a l’homme et surtout en restreignant, par des restrictions liées à la naissance, les interruptions de travail associées à la grossesse. Ces méthodes sont mises en œuvre par le capitalisme afin d’accroître les capacités de production. De nos jours, certains athlètes préservent parfois leurs ovules par vitrification afin de les féconder une fois leur carrière terminée. Par ailleurs, en ce qui concerne l’Amérique selon Kissinger, la promotion du contrôle de la fécondité : Le NSSM 200 recommandait une implication proactive des États-Unis ainsi qu’une collaboration internationale destinée à favoriser la régulation démographique, la planification familiale et la réduction de la natalité dans les pays en développement. Il préconisait de subordonner l’aide extérieure et les pressions diplomatiques à l’exécution de programmes de diminution démographique. Dans la politique étrangère, le document préconisait l’intégration de l’éducation relative à la population et des services de contraception dans des stratégies plus larges de développement économique et d’aide extérieure, en insistant sur la formation des responsables majeurs des pays en développement afin qu’ils considèrent la croissance démographique rapide comme un frein au développement national. La politique a mis en évidence que l’économie américaine requérait des volumes considérables et croissants de minéraux importés, tandis que l’augmentation rapide de la population dans les pays en développement pourrait compromettre la stabilité de l’accès à ces ressources.
L’implantation de ces méthodes en Afrique ne s’accompagne pas systématiquement de la culture capitaliste dont elles sont issues. Elle répond aussi à la propagande américaine de prévenir une forte croissance démographique des pays en développement qui risquerait de constituer un obstacle à l’accès aux minerais pour l’Amérique. Par ailleurs, le recours à la planification familiale dans un contexte de pauvreté et de déloyauté semble parfois constituer une autorisation tacite pour les femmes d’augmenter leurs revenus mensuels par des actes de prostitution, sans craindre de grossesses non désirées, notamment lorsque l’homme est fréquemment absent du foyer et fait preuve de négligence, ce qui demeure une situation courante.
Enfin, afin de répondre à la prévision d’une croissance démographique exponentielle au Congo, il n’est pas nécessaire d’adopter la méthode drastique chinoise consistant à imposer politiquement la politique de l’enfant unique, ni les approches occidentales de planification familiale médicamenteuse. En 2060, la population congolaise pourrait s’élever à 250 millions d’individus. Afin de garantir un développement optimal, il est indispensable de contrôler la dynamique démographique. Il n’est pas nécessaire d’adopter une approche coercitive ni de recourir à une planification familiale pharmacologique. Il est envisageable de considérer une réduction de la fécondité reposant sur des facteurs sociaux, tels que l’autonomisation économique des femmes et la prolongation de la scolarisation des jeunes filles, ce qui retarde mécaniquement l’âge de la première maternité. De surcroît, la réduction notable de la mortalité infantile pousse les familles à diminuer le nombre de leurs enfants, puisqu’elles disposent de l’assurance que ces derniers parviendront à l’âge adulte, éliminant ainsi l’obligation d’accroître les naissances afin de garantir un soutien à la retraite. La démographie constitue un enjeu majeur pour la République du Congo. Une population dotée d’intelligence devrait dès à présent examiner cette question. L’anticipation, affirmait Bordiga, constitue la signification première de l’intelligence sociale.
