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    Home » Penser la monnaie sans penser la société : une erreur congolaise persistante
    Nation

    Penser la monnaie sans penser la société : une erreur congolaise persistante

    Rédaction La ProspéritéBy Rédaction La Prospérité22/01/2026Aucun commentaire11 Mins Read
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    (Par Jo M. Sekimonyo, Chancelier de l’Université Lumumba-Economiste politique hétérodoxe)

    Ma tribune intitulée « Franc congolais, on aboie, on crie, on pleure, on applaudit, mais le plus important est manqué » s’inscrivait explicitement dans le champ de l’économie politique. Elle n’avait aucune vocation à servir de podium à des apprentis sorciers incapables de distinguer un économiste d’un économiste politique, ni à offrir une scène aux flatteurs empressés du gouverneur de la BCC, davantage préoccupés par la mise en spectacle de l’instrument monétaire que par l’examen de sa finalité sociale et institutionnelle.

    Le texte mettait à nu l’indigence analytique d’une stabilité nominale exhibée comme performance en soi, détachée de l’économie réelle, et appelait à recentrer le débat national sur ce qui importe réellement, à savoir les indicateurs qui placent la RDC comme le pays à la plus forte concentration d’extrême pauvreté. L’intention était pleinement assumée, rompre avec le fétichisme monétaire pour orienter la réflexion vers des priorités de transformation économique capables d’élever durablement et de moderniser les conditions de vie de mes compatriotes.

    La réponse publiée dans les médias, sous la plume de monsieur Bobo B. Kabungu, se présente comme une réfutation. Elle relève en réalité d’une lecture défaillante du texte initial. En se focalisant sur la légitimation de la monnaie comme instrument, elle passe entièrement à côté du cadre analytique mobilisé, lequel interrogeait la monnaie comme fait social, institutionnel et politique. Ce contresens transforme une interrogation sur la finalité économique en un exercice de protection doctrinale, produisant une controverse artificielle qui ne correspond ni à la question posée ni au niveau du débat attendu.

    Ce malentendu n’a rien d’accidentel. Il s’inscrit dans une série de prises de position récurrentes issues de cercles académiques regroupés notamment au sein du GRESH, déjà coutumiers d’interventions défensives sur le même registre. À chaque fois, l’effort intellectuel se concentre sur la sanctuarisation de la monnaie, tandis que sont soigneusement évacuées les questions relatives à ses usages sociaux, à ses effets économiques réels et à son inscription institutionnelle dans une société marquée par la pauvreté de masse et l’exclusion productive. Cette répétition ne relève plus de la divergence théorique, mais d’un enfermement analytique.

    Il devient difficile d’ignorer le décalage entre la gravité des enjeux économiques du pays et la pauvreté du débat qui leur est opposé. À force de défendre la monnaie comme un totem et de confondre stabilité nominale et performance économique, le débat monétaire congolais se prive de toute capacité transformatrice. Il demeure enfermé dans une posture réflexe et autoréférentielle, laissant hors champ la question qui devrait structurer toute réflexion collective, la monnaie n’est pas l’économie, et donc la capacité des institutions monétaires à contribuer réellement à la structuration économique et sociale du pays. Ce refus persistant de déplacer le regard explique pourquoi l’échange intellectuel attendu n’a tout simplement pas eu lieu.

    Les citations « manquantes » dans un monde de monnaie fiduciaire

    Le premier angle mort tient au registre théorique mobilisé dans la lecture de la tribune. En reprochant l’absence de références dites « classiques », monsieur Bobo aborde le texte comme un exercice de validation académique. La tribune relevait pourtant de l’économie politique et non d’une démonstration bibliographique. La monnaie fiduciaire contemporaine ne se comprend pas à partir d’un canon figé, mais à partir des structures institutionnelles qui en déterminent l’usage et les effets.

    Dans un régime de monnaie fiduciaire, l’analyse porte sur les régimes institutionnels, les rapports de confiance, les dispositifs de pouvoir et les comportements de circulation. La monnaie y fonctionne comme un fait social et politique avant d’être un objet doctrinal. Sa pertinence se mesure à sa capacité à activer les échanges, à structurer les relations économiques et à produire des effets réels sur la société, non à son alignement sur un corpus de références consacrées.

    Dans cet univers, la validité d’un raisonnement ne découle pas de l’autorité d’une citation. Elle repose sur la cohérence institutionnelle de l’analyse et sur sa capacité à rendre intelligibles les mécanismes concrets de circulation et de blocage économique. Déplacer la discussion vers la liste des références revient à éviter l’examen de ces mécanismes et à substituer la forme à la substance.

    Cette confusion entre bibliographie et intelligence du réel appauvrit le débat. Elle réduit l’économie politique à un rituel académique, transforme le savoir en outil de légitimation et neutralise toute interrogation structurante. C’est précisément cette posture que la tribune mettait en cause, celle d’une production intellectuelle qui sécurise l’existant et normalise l’impuissance au lieu d’affronter les conditions effectives de la transformation économique et sociale.

    Une institution monétaire mal défendue et mal servie

    Le malaise principal ne réside pas dans la critique adressée à la Banque centrale, mais dans la nature de la réponse qu’elle suscite dans l’espace public. Face à une interrogation relevant de l’économie politique, la réaction observée emprunte un registre essentiellement bureaucratique. Elle privilégie la communication défensive et l’intervention d’universitaires mobilisés dans l’urgence, au détriment d’un travail intellectuel structuré. Ce choix révèle une difficulté à soutenir le débat sur le terrain où il a été posé, celui de la doctrine, de la finalité et des effets sociaux de la politique monétaire.

    Une institution monétaire solide aurait pourtant répondu autrement. Elle aurait ouvert un espace de discussion pluraliste, convoqué des économistes congolais porteurs de lectures divergentes, organisé un colloque monétaire ou formulé une réponse doctrinale assumée à travers une publication de référence. Ce sont ces instruments qui permettent de clarifier les désaccords, d’élever le débat et de renforcer la crédibilité intellectuelle d’une banque centrale. En s’en écartant, la réaction observée donne le sentiment d’un évitement du débat de fond.

    Ne pas emprunter ces voies ne traduit pas une erreur technique ponctuelle. Cela signale une fragilité plus profonde, celle d’une institution qui peine à affirmer sa pensée et à la confronter publiquement à des cadres analytiques concurrents. Une banque centrale ne se défend pas par l’ego ni par la mise en scène de l’autorité. Elle se défend par la cohérence de sa doctrine, par la clarté de son projet et par sa capacité à inscrire la monnaie dans une vision explicite de l’économie et de la société qu’elle prétend organiser.

    Le point central toujours esquivé : la monnaie n’est pas l’économie

    La thèse développée dans la tribune s’inscrit dans une lecture institutionnelle et empirique de la performance économique. Elle part d’un constat désormais établi par les indicateurs internationaux. La RDC concentre la forte proportion de population vivant en situation d’extrême pauvreté, alors même qu’elle dispose d’une richesse démographique considérable. Ce paradoxe constitue un signal structurel. Il révèle l’incapacité du système économique à convertir un stock humain abondant en capacités productives, en revenus soutenables et en trajectoires de mobilité sociale. La question posée est celle de son rôle dans cette défaillance de transformation.

    Dans ce cadre, la monnaie ne peut être évaluée uniquement à partir de critères de stabilité nominale. Une économie performante se lit à travers sa capacité à intégrer sa population dans les circuits de production, à densifier les échanges internes et à transformer la masse démographique en facteur d’accumulation collective. Lorsque la majorité de la population reste cantonnée hors des circuits économiques formels, la stabilité monétaire fonctionne comme une condition administrative sans portée transformatrice. Elle coexiste avec une économie fragmentée, peu circulante et faiblement inclusive.

    Les réponses critiques évitent ce déplacement analytique vers la question centrale, qui constitue un défi pour la nation tout entière. En se concentrant sur la défense de l’instrument monétaire et sur une conception autoréférentielle de la stabilité, elles éludent l’évaluation de la politique monétaire à l’aune de ses effets sur l’intégration économique de la population. Dans un pays où la richesse démographique représente le principal actif stratégique, une politique monétaire qui ne contribue pas à son activation productive demeure institutionnellement incomplète.

    L’enjeu réel réside ainsi dans la capacité du cadre monétaire et institutionnel à transformer la démographie en richesse économique effective. Une lecture strictement monétaire se limite à la préservation de l’instrument. Une lecture d’économie politique interroge la monnaie à partir de sa contribution à la structuration des marchés internes, à l’élargissement de la base productive et à la réduction de la pauvreté de masse. C’est dans cette articulation entre monnaie, institutions et richesse démographique que se joue la crédibilité économique du pays, bien au-delà de la seule stabilité nominale.

    Ce que la réaction institutionnelle révèle

    Si le texte a suscité des réactions, ce n’est ni par erreur factuelle ni par provocation intellectuelle, mais parce qu’il déplace délibérément le centre de gravité du débat. Il rompt avec une approche confinée à l’instrument monétaire pour interroger la société que la monnaie est censée organiser. Ce déplacement n’est pas anodin. Il remet en cause une tradition technocratique qui traite la monnaie comme une fin autonome, détachée des objectifs sociaux, productifs et institutionnels auxquels toute politique économique devrait pourtant être subordonnée.

    Les réponses produites révèlent une fragilité méthodologique plus profonde. Des citations y sont mobilisées comme arguments d’autorité, souvent extraites de cadres théoriques conçus pour d’autres contextes historiques et institutionnels, parfois sans rapport avec les régimes contemporains de monnaie fiduciaire dans des économies à forte pauvreté structurelle. Loin d’éclairer le débat, ces références servent à le circonscrire, à en fixer les frontières, à en neutraliser la portée critique. La citation remplace l’analyse, la conformité doctrinale supplante l’intelligence du réel.

    Cette posture traduit une confusion persistante entre rigueur académique et fidélité idéologique. Penser en économie politique implique de soumettre les cadres théoriques à l’épreuve des faits sociaux, y compris lorsque ceux-ci invalident les récits dominants. Réciter des références sans les confronter aux indicateurs d’extrême pauvreté, à la faible circulation économique et à l’exclusion massive des populations des circuits productifs revient à transformer le savoir en mécanisme de conservation institutionnelle. Le débat devient circulaire, auto-référencié, détaché de la réalité qu’il prétend expliquer.

    Dans ce contexte, la réaction institutionnelle apparaît moins comme une défense que comme un symptôme. La BCC aurait pu saisir cette controverse comme une opportunité intellectuelle, un espace de réflexion critique offert sans contrainte, un véritable séminaire public sur sa propre doctrine. Une banque centrale confiante n’éprouve pas le besoin de verrouiller le débat. Elle accepte la confrontation, diversifie ses cercles de pensée, soumet ses indicateurs à l’examen critique. La persistance d’une vision idéologique appauvrie de la monnaie, combinée à un entourage intellectuel homogène, produit l’effet inverse. Elle rigidifie la pensée, isole l’institution et rend la doctrine progressivement toxique pour sa propre capacité d’adaptation.

    Le débat n’est pas monétaire, il est politique économique

    Le cœur du débat se situe donc au niveau de la politique économique et non de la monnaie prise isolément. Il oppose une logique de protection de l’instrument à une exigence de responsabilité politique fondée sur les résultats sociaux. Une économie se juge à sa capacité à transformer sa richesse démographique en capacités productives, à densifier ses échanges internes et à réduire durablement la pauvreté de masse. En refusant ce déplacement analytique, on protège la monnaie tout en abandonnant la société. C’est ce renversement des priorités que le texte met en évidence, et c’est précisément pour cette raison, profondément politique, qu’il continue de déranger.

    La controverse révèle une méprise plus fondamentale encore. Le détenteur ultime de la souveraineté monétaire n’est pas l’institution chargée de l’administration technique de la monnaie, la BCC, pas davantage les cercles académiques qui en rationalisent la doctrine, non plus le gouvernement. Le véritable dépositaire de la monnaie nationale demeure le peuple congolais. La monnaie n’existe que par l’adhésion sociale, par l’usage collectif et par un consentement politique toujours révocable. À ce titre, elle peut être interrogée, réformée ou remplacée dès lors que la société juge qu’elle ne remplit plus sa fonction économique et sociale, y compris par des mécanismes politiques explicites tels que la pétition, la délibération publique ou la décision souveraine. Confondre la délégation technique confiée à la banque centrale avec la propriété politique de la monnaie constitue une erreur de hiérarchie institutionnelle.

    Ce qui est intellectuellement préoccupant tient à la confusion persistante entre le bruit politicien et l’analyse économique, confusion perceptible dans certaines réactions, en particulier dans les propos de Bobo B. Kabungu. L’argumentation semble s’aligner sur le commentaire autoréférentiel des variations immédiates du taux de change, souvent alimenté par des polémiques conjoncturelles entre son boss, Wameso, et acteurs politiques tels que Gode Mpoyi. Ces échanges relèvent de la mise en scène politique et non de l’évaluation des fonctions économiques de la monnaie.

    En s’y adossant, l’analyse se réduit à l’actualité polémique et évacue les mécanismes réels qui devraient structurer une politique monétaire moderne, sa contribution à la planification de long terme des ménages, à la réduction du chômage et du sous-emploi, à la stabilité des trajectoires de revenu, à l’accès au crédit productif et à la prévisibilité des dépenses essentielles telles que le logement, l’éducation et la santé. Cette dérive conduit à traiter la monnaie comme un objet administré dans l’arène politique, soustrait au jugement social éclairé, alors même qu’elle ne tire sa légitimité économique et politique que de la société qu’elle est censée organiser et servir.

    Jo M. Sekimonyo, PhD

    Chancelier de l’Université Lumumba – Economiste politique hétérodoxe

     

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