Des réactions continuent à émerger après la sortie médiatique du Chef de l’Etat, Félix Tshisekedi, devant la diaspora congolaise vivant à Moscou, en marge de sa participation au Sommet Russie-Afrique. Dans une lettre ouverte, publiée dimanche dernier, Alternative 2028, parti politique cher à Ados Ndombasi, ancien Député national, est sorti de sa réserve pour fustiger un seuil alarmant d’intolérance politique, une dérive dangereuse et un dérapage susceptible de fragiliser les acquis démocratiques et d’entraver es efforts d’instauration d’un véritable Etat de droit en RDC. Se focalisant sur les commentaires du Président Félix Tshisekedi au sujet de l’arrestation de l’opposant Prince Epenge, intervenue dans le cadre des enquêtes sur le décès de Manacé Lomboto, Alternative 2028 a rappelé la nécessité du respect de l’indépendance de la justice et condamné tout recours à la dictature comme mode de gouvernance. Ci-dessous, la lettre ouverte du parti Alternative 2028, telle que signée par son secrétaire général, Maître Richard Omanyondo.
LETTRE OUVERTE À M. FÉLIX-ANTOINE TSHISEKEDI TSHILOMBO, PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Objet: Affaire M. Prince Epenge, des déclarations présidentielles qui soulèvent de graves interrogations sur l’indépendance de la justice en République démocratique du Congo
Monsieur le Président de la République,
Alternative 2028 suit avec une profonde préoccupation vos déclarations faites à Moscou, en Fédération de Russie, au sujet de l’affaire judiciaire concernant l’opposant politique Prince Epenge.
Alors que cette affaire est soumise aux autorités judiciaires compétentes, vos propos, laissant entendre que Prince Epenge devrait répondre de déclarations que vous considérez comme mensongères, soulèvent une question fondamentale quelle place reste-t-il à l’indépendance de la justice lorsque le chef de l’État prend publiquement position sur une affaire encore en cours d’examen judiciaire ?
Monsieur le Président,
La République démocratique du Congo n’est pas une propriété privée du pouvoir en place. Elle est un État régi par une Constitution, dont les institutions sont tenues de respecter les principes démocratiques, les libertés fondamentales et la séparation des pouvoirs.
Vous êtes le garant du bon fonctionnement des institutions. À ce titre, vous avez une responsabilité particulière dans la protection de l’indépendance du pouvoir judiciaire. Cette responsabilité exige de la retenue, notamment lorsqu’un citoyen, fût-il un opposant politique, fait l’objet de poursuites judiciaires.
Nous ne vous contestons pas le droit de vous exprimer sur les questions d’intérêt national. Cependant, nous estimons que lorsqu’une affaire est déjà entre les mains de la justice, toute déclaration susceptible d’être interprétée comme une appréciation anticipée de la culpabilité d’un justiciable mérite une vigilance particulière.
Dans l’affaire Prince Epenge, la question n’est pas de savoir si un citoyen doit répondre de ses actes devant la justice. Tout citoyen est soumis à la loi. La véritable question est de savoir si cette responsabilité doit être établie à l’issue d’une procédure indépendante, impartiale et respectueuse des droits de la défense, ou si la parole d’une autorité politique risque de donner l’impression que l’issue de la procédure est déjà déterminée.
En démocratie, le président de la République ne rend pas les jugements à la place des magistrats. Il garantit le fonctionnement régulier des institutions, tandis que les juges disent le droit en toute indépendance.
- Prince Epenge est un acteur politique de l’opposition. Son statut ne doit ni lui conférer une immunité devant la loi ni l’exposer à un traitement défavorable en raison de ses opinions ou de ses prises de position. Les faits qui lui sont reprochés doivent être examinés par les autorités judiciaires compétentes, sur la base des éléments du dossier et conformément à la loi. Si des infractions ont été commises, la justice doit les établir et en tirer les conséquences légales. Si les accusations ne sont pas fondées, les droits du prévenu doivent également être protégés.
Dans tous les cas, aucune déclaration politique ne saurait remplacer l’administration de la preuve, le débat contradictoire et la décision du juge compétent. Nous rappelons que l’indépendance de la justice ne se mesure pas uniquement aux textes qui la consacrent. Elle se mesure aussi à sa capacité de traiter les affaires sensibles sans subir de pression, d’injonction ou d’influence extérieure.
Dès lors, vos déclarations à Moscou constituent, à nos yeux, un motif sérieux d’interrogation sur la perception que les citoyens peuvent avoir de l’autonomie de la justice dans cette affaire. Nous ne prétendons pas que ces propos démontrent, à eux seuls, l’existence d’instructions présidentielles données aux magistrats. Nous affirmons cependant que la justice doit être non seulement indépendante, mais également apparaître comme telle aux yeux de la population.
Monsieur le Président,
La démocratie perd son sens lorsque la justice est perçue comme un instrument permettant de fragiliser les adversaires politiques du pouvoir. Un opposant ne doit pas être considéré comme un ennemi de la République simplement parce qu’il critique les dirigeants. La liberté d’expression et le pluralisme politique sont des composantes essentielles de tout État démocratique.
La mort de M. Manassé Lomboto mérite que toute la lumière soit faite sur les circonstances des faits et que les responsabilités éventuelles soient établies par une enquête sérieuse, indépendante et impartiale. La recherche de la vérité ne doit toutefois pas conduire à désigner publiquement un coupable avant que la justice n’ait statué.
La vérité judiciaire ne peut être une vérité dictée par le pouvoir politique. Elle doit être le résultat d’une procédure régulière, fondée sur des preuves et conduite dans le respect de la loi. L’article 149 de la Constitution de la République démocratique du Congo consacre le pouvoir judiciaire comme indépendant des pouvoirs législatif et exécutif. L’article 150 garantit l’indépendance du pouvoir judiciaire et prévoit que les juges ne sont soumis, dans l’exercice de leurs fonctions, qu’à l’autorité de la loi.
Ces dispositions ne sont pas de simples déclarations de principe. Elles constituent des garanties fondamentales pour chaque Congolais, quelle que soit son appartenance politique. Nous vous demandons donc, Monsieur le Président, de veiller à ce que l’affaire M. Prince Epenge soit traitée dans le strict respect de ces garanties constitutionnelles.
Le respect de la justice exige que les magistrats puissent instruire le dossier sans pression, que la défense puisse exercer pleinement ses droits et que toute décision soit motivée par les éléments légalement établis. Le pouvoir exécutif ne doit ni orienter le jugement ni donner l’impression qu’il en connaît déjà l’issue.
Face à cette situation, Alternative 2028:
- Dénonce toute pratique susceptible de porter atteinte à l’indépendance de la justice et à la séparation des pouvoirs;
- Exprime sa préoccupation devant des déclarations présidentielles qui peuvent être perçues comme une appréciation anticipée d’une affaire judiciaire en cours;
- Exige le respect de la présomption d’innocence et des droits de la défense de M. Prince Epenge;
- Demande que les autorités judiciaires compétentes conduisent cette procédure en toute indépendance, impartialité et transparence, dans les limites prévues par la loi;
- Réclame que toute la lumière soit faite sur la mort de Manassé Lomboto, sans protection ni mise en accusation arbitraire de qui que ce soit;
- Invite le Président de la République à s’abstenir de toute déclaration pouvant être interprétée comme une pression sur les magistrats ou une préfiguration de la décision judiciaire;
- Appelle la population, les organisations de défense des droits humains et les acteurs politiques à rester mobilisés pour la défense de l’État de droit, dans le respect des principes démocratiques.
Monsieur le Président de la République,
L’histoire jugera les dirigeants non seulement sur les discours qu’ils prononcent, mais aussi sur leur capacité à protéger les institutions contre les tentations de domination politique.
Votre parole engage la plus haute institution de la République. Elle doit donc contribuer à rassurer les citoyens sur l’impartialité de la justice, et non renforcer les soupçons d’une justice placée sous l’influence du pouvoir.
L’affaire de M. Prince Epenge constitue aujourd’hui une épreuve pour la crédibilité de nos institutions. La meilleure réponse à la controverse n’est ni la confrontation politique ni la condamnation anticipée d’un citoyen: c’est une procédure judiciaire libre, équitable et respectueuse des droits de chacun.
Vous n’avez pas besoin de convaincre les Congolais que la justice est indépendante. Vous devez créer les conditions qui leur permettent de le constater. La République ne peut pas être forte si ses institutions sont affaiblies par la suspicion. Elle ne peut pas être démocratique si les citoyens ont le sentiment que leur sort judiciaire dépend de leur proximité avec le pouvoir ou de leur opposition à celui-ci.
Alternative 2028 continuera donc à défendre la Constitution, la séparation des pouvoirs, les libertés publiques et l’égalité de tous devant la loi. La justice n’appartient ni au Président de la République, ni à l’opposition, ni à un parti politique. Elle appartient à la République et doit être rendue au nom du peuple congolais.
Veuillez agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de notre attachement à l’État de droit et à la défense des principes démocratiques.
Fait à Kinshasa, le 1er novembre 2026
Me Richard Omanyondo Okitalenda
Secrétariat général d’Alternative 2028
