Dans la matinée du samedi 25 juillet 2026, dans la salle Mgr Munzihirwa du Collège Boboto à la Gombe, les Editions du Lomami ont procédé au vernissage du tome II du livre posthume de Dr. Anicet Kashamura Chambu intitulé « Les Routes de ma vie. Souvenirs et Réflexions 1928-2004 ». Le tome I avait été publié cinq ans auparavant en 2021.
Bibliographie
La cérémonie a débuté avec l’hymne national, suivi par le mot d’ouverture du notable Jean-Marie Bamporiki Manegabe, président de la Mutualité des Bahavu, parrain de l’événement. Puis a suivi le mot de la famille par Mme Charlotte Kashamura Mwarabu, fille aînée de l’auteur. Elle a élucidé comment elle a rassemblé les papiers dispersés ci et là par son père, et comment elle a reconstitué le manuscrit. Elle a révélé comment et pourquoi elle a pris contact avec votre serviteur pour l’accompagner dans la mise en forme et la publication de ces mémoires.
Un court métrage sur Dr. Anicet Kashamura Chambu fut projeté. Et l’on a découvert et apprécié comment un jeune Muhavu, qui n’est pas de la famille, perpétue la mémoire du patriarche Kashamura dans l’île d’Idjwi à ses propres frais : création d’une stèle funéraire, d’un institut portant son nom, d’une galerie d’arts et d’une bibliothèque. Des griots ont animé et créé l’ambiance.
Une demi-douzaine de personnes ont apporté leurs témoignages et édifié le public : l’honorable Elvis Mutiri wa Bashara, les professeurs émérites et historiens Pamphile Mabiala Mantuba et Noël Obotela Rashidi, Dr. Jean-Baptiste Sondji, Jean Lando et Delly Mantama. L’ingénieur Mwarabu, gendre de l’auteur, et la fille cadette Annie Kashamura ont pris aussi la parole pour évoquer dans des termes très émouvants les liens tissés avec leur beau-père et père.
Dr. Anicet Kashamura est un témoin privilégié, un acteur des heures fondatrices de notre indépendance. Co-fondateur du parti Centre de Regroupement Africain (CEREA) à Bukavu, il est le premier ministre de l’Information et des Affaires culturelles du gouvernement Lumumba en 1960. C’est à lui que le premier ministre Patrice Lumumba avait remis son discours du 30 juin après lecture.
De son vivant, Anicet Kashamura avait publié 4 ouvrages. A savoir :
« De Lumumba aux Colonels » (Paris, Buchet/Chastel,1966) ; « Culture et aliénation en Afrique, Essai sur la vie quotidienne dans une société aliénée » (Paris, Editions du Cercle Changer le monde, 1972) ; « Famille, sexualité et culture. Essai sur les mœurs sexuelles et les cultures des peuples des Grands Lacs Africains » (Paris, Payot, 1973) ; « Les interventions étrangères et la crise du Congo de juillet à décembre 1960 » (Paris, EHESS, 1978, Thèse de doctorat de 3ème cycle en sociologie).
Le cinquième livre est un livre posthume : « Mœurs et Civilisations des Peuples des Grands Lacs Africains » (Niamey, CEHLTO, 2011).
Notre travail d’éditeur a été un travail de respect, respect de la plume de l’auteur, respect de sa pensée, respect des zones d’ombre qu’il a laissées. La grande difficulté que nous avons rencontrée tient au fait que l’auteur n’était plus là lui-même pour se relire. Et de plus, ses mémoires étaient inachevés.
Mais, il faut reconnaître qu’Anicet Kashamura manifeste dans ses écrits une vaste érudition du monde politique français, de la région des Grands Lacs et des Affaires étrangères. Lorsqu’on lit le texte des Mémoires d’Anicet Kashamura, l’on est frappé par sa grande culture, par sa grande connaissance des auteurs, qu’il s’agisse de la littérature gréco-latine, ou de la littérature française et de ses penseurs, ainsi que d’autres du monde entier. Il y a un réel foisonnement d’idées. L’érudition d’Anicet Kashamura touche autant aux civilisations orientales (Iran, Irak, Syrie, Turquie, Egypte) qu’aux civilisations du Nouveau monde (USA et Amérique latine notamment) et à celles de l’Asie, sans compter l’Afrique.
Par moments, on a d’ailleurs l’impression qu’il veut faire l’étalage de cette érudition et en jeter plein la vue.
Anicet Kashamura est un connaisseur de l’histoire politique de la République Démocratique du Congo, et il sait bien contextualiser les événements. De ces mémoires, l’on apprend beaucoup sur l’évolution de la vie politique du Congo belge qui deviendra en 1960 la République démocratique du Congo jusqu’au lendemain de l’arrivée de l’AFDL et des règnes des Kabila.
Au soir de sa vie, Anicet Kashamura est devenu un mémorialiste, c’est-à-dire un auteur qui relate les événements auxquels il a participé, ou dont il a été témoin. Des familiers l’ont vu, à la fin de sa vie, dactylographier ou griffonner de longues pages. Parfois il se répétait. Mais il y tenait. Et par moments, il doutait et se demandait lui-même à quoi cela pourrait servir.
Le témoignage est de deux ordres. Il peut être un témoignage oculaire « j’ai de mes yeux vu », ou un témoignage auriculaire « je l’ai entendu moi-même ». Mais la relation des événements datés et circonstanciés doit toujours être soumise à la critique historique. La production du mémorialiste sert de matériaux bruts à l’historien.
Dans les mémoires de l’homme d’Idjwi, on trouve des témoignages sur les faits et les événements auxquels il a participé, sur les personnages qu’il a fréquentés ou rencontrés, sur les interventions étrangères qui sont le thème de sa thèse.
Les deux tomes forment un tout. C’est un testament intellectuel et politique, une traversée de 76 ans de combats, d’engagements et de réflexions, avec ses espoirs, ses blessures et ses leçons. De son enfance à la veille de l’indépendance, des tumultes de 1960 aux décennies suivantes, il livre un regard lucide et passionné sur la construction d’une nation. Entre souvenirs personnels et analyse politique, « les Routes de ma vie » sont plus qu’un témoignage; c’est une clé pour comprendre le Congo d’hier et pour éclairer le Congo de demain.
Dans le tome 1, il nous parle de son île Idjwi, de sa généalogie, de son enfance et son adolescence, des images qui l’ont marqué. Il décrit l’éveil politique, la genèse de l’indépendance et l’accession à la souveraineté, la crise congolaise.
Dans ce tome I, Dr Anicet Kashamura élucide qui ont rédigé le discours du 30 juin 1960 du Premier Ministre Lumumba et du Président Kasa-Vubu. Il nous rapporte que la première mouture du discours de Lumumba fut écrite par Diallo Telli, envoyé du Président Sekou Touré de Guinée pour le représenter aux festivités de l’indépendance. Diallo Telli fut assisté de Tibou Tounkara, ambassadeur de Guinée à Léopoldville. De profondes retouches furent apportées par Lumumba assisté par Félix Roland Moumié, Secrétaire général de l’Union des Populations du Cameroun, et par le Ministre de l’Information Anicet Kashamura.
Quant au discours du Chef de l’Etat Kasa-Vubu, Kashamura l’attribuait à deux conseillers belges : MM. Hulet et Denis. David Reybrouck a révélé qu’il s’agissait plutôt de Jean Cordy de qui il a obtenu un aveu avant sa mort.
Les nombreuses modifications manuscrites de la main de Lumumba sur le papier lu le 30 juin, que l’archiviste belge Gertjan Desmet a relevées en 2026, confirment les assertions du professeur Jean-Claude Matumweni Makwala : Patrice Lumumba a été un auteur intellectuel a-minima, un rédacteur ou un co-rédacteur de son discours.
Anicet Kashamura aborde aussi la dernière lettre de Patrice à Pauline. Il écrit que «c’est un faux qui a été écrit et diffusé par l’Ambassadeur de Yougoslavie ». Cette déclaration nécessite une opération de critique historique.
Le Ministre de l’Information donne aussi son témoignage sur le fonctionnement du Gouvernement Lumumba, sur son action au Ministère de l’Information et des Affaires culturelles, sur sa prise de pouvoir à Bukavu, sur le testament spirituel de Patrice Lumumba, sur la gestion étatique dans la République Populaire de Stanleyville avec Antoine Gizenga, et sur les interventions étrangères.
Les mémoires d’Anicet Kashamura regorgent de croquis de personnages qui défilent : Cyrille Adoula, Joseph Kasa-Vubu, Pierre Mulele, Justin-Marie Bomboko, Joseph Désiré Mobutu, Joseph Albert Malula, Mgr Kimbondo, Maurice Mpolo, Patrice Lumumba, Moïse Tshombe et Mao Tse Toung.
Le Tome II s’ouvre avec les perversions de l’Authenticité et les dégâts de la zaïrianisation. Puis l’auteur passe en revue les guerres menées par le régime mobutiste : l’agression contre l’Angola, Shaba I (la guerre de 80 jours) et Shaba II (l’intervention de la Légion Etrangère à Kolwezi). Il s’attarde sur les soubresauts du régime : la concession accordée à l’entreprise allemande OTRAG, la démonétisation, la fronde parlementaire, l’amplification des fractures sociales, l’enrichissement de Mobutu et de son clan, l’opération Bindo, le rapport Erwin Blumenthal, les pillages, le massacre des étudiants à Lubumbashi.
Avec une plume vitriolée, Anicet Kashamura analyse les rapports de Mobutu avec la Troïka (la France, la Belgique et les Etats-Unis), Israël et l’Iran.
La fin de la guerre froide a amené les vents du changement et de profondes mutations géopolitiques : la chute de Ceausescu, la Conférence Nationale Souveraine et les turbulences dans les Grands Lacs africains. Après l’assassinat de Juvénal Habyarimana et la trahison de Mobutu par les siens, le Congo fut coincé entre Kabila et Kagame. Au Congo démocratique, un pouvoir a chassé l’autre. Laurent Désiré Kabila a donné à Anicet Kashamura Chambu l’occasion de revenir sur la scène politique et de présider la Commission constituante. Le bénéficiaire apprécie : « La nomination à cette Commission fut pour moi un couronnement très appréciable de mes longues années d’exil (1962-1997). Ce fut vraiment une récompense spéciale de ma vie ».
Le mot de la fin est que « l’assassinat gratuit de Kabila père a amené Joseph Kabila à faire ses premiers pas dans l’éternelle souillure ».
La grande leçon tirée de ces Mémoires est une citation d’Anicet Kashamura que nous plaçons en exergue : « Un peuple doit comprendre que son avenir ne dépend ni du soutien ni de l’aide étrangère, mais qu’il doit son destin uniquement à sa propre force, sa propre intelligence, son propre travail, à son courage et à sa lutte permanente ».
Jean-Marie Mutamba Makombo
Professeur émérite / Université de Kinshasa
Editeur de Dr. Anicet Kashamura Chamb
