(Par le Professeur Patience Kabamba)
Pour inaugurer mon cours d’introduction à l’anthropologie, je sollicite de mes étudiants qu’ils se présentent à leurs camarades de classe. Parmi les questions que je formule pour la présentation figure celle qui interroge les étudiants sur leurs projets de vie. Dans les universités congolaises où j’enseigne, les étudiants expriment fréquemment des aspirations telles que « je souhaite devenir chirurgien afin de sauver des vies » ou « je désire être avocat pour défendre les populations les plus marginalisées de la société », entre autres. Dans les universités américaines, que ce soit à l’Université Notre Dame, à l’Université Emory ou encore à la Utah Valley University, la majorité des étudiants américains répond, lorsque je leur demande ce qu’ils souhaitent faire de leur vie, qu’ils désirent percevoir un salaire annuel à six chiffres, c’est-à-dire d’au moins cent mille dollars.
Au départ, j’ai été profondément surpris car je me rappelle qu’en tant qu’étudiant, à cette question, je répondais aisément que « je souhaitais être un homme pour les autres » sans avoir la moindre notion d’un montant en dollars. Cependant, il faut situer les réponses de mes étudiants américains dans leur contexte, où tout est quantifié en dollars.
Dans cette configuration, le dollar ne constitue pas uniquement un moyen d’échange ou d’achat de biens, mais représente également une relation sociale, plus précisément une relation sociale de domination. Lorsque l’étudiant exprime son souhait d’occuper un emploi lui assurant une rémunération d’au moins six chiffres, cette aspiration s’avère compréhensible dans le cadre du système capitaliste dans lequel il évolue.
Le présent Mot du Weekend analysera l’éducation américaine dans le cadre d’un capitalisme développé. L’éducation est systématiquement ajustée en fonction des besoins culturels, économiques, sociologiques et religieux propres à chaque pays. En Amérique, le mode de production prédominant dans ce contexte éducatif est le capitalisme. L’éducation vise à préserver ce mode de production qui constitue une mécanique destinée à générer et à accroître la valeur monétaire.
Afin de mieux appréhender la transformation engendrée par le capitalisme, qui a autonomisé la question économique de la production et l’a placée au cœur des relations humaines, il convient d’abord de présenter succinctement la nature de la question économique avant la révolution capitaliste du XIIIe siècle. Dans l’ensemble des univers et cosmogonies antérieurs, les problématiques liées à la production et à la circulation des biens ne pouvaient être envisagées ni analysées indépendamment des relations sociales et des valeurs morales qui sous-tendaient l’ordre établi. Dans plusieurs villages africains, le marché et les activités commerciales étaient concentrés durant des journées spécifiques de la semaine afin d’éviter que leur présence ne domine la vie sociale.
A l’heure actuelle, dans le système capitaliste, la généralisation des marchés autorégulés conduit à ce que les activités de production et d’échange obéissent à une logique autonome, indépendamment des positions sociales et des normes éthiques. Il ne s’agit même pas de l’économie, car celle-ci désigne la norme relative à la gestion du foyer et de la communauté.
C’est la signification du terme « économie » en grec. « oikos » (maison) et « nomos » (la loi). L’économie désigne la gestion du foyer, incluant également le foyer collectif qu’est la communauté. En Amérique, l’économie réelle est quasiment absente, l’ensemble des activités étant principalement concentré dans le secteur financier. Comme le terme grec le suggère, kremas atos (krematistique) dérive de krema (argent) et atos (accumulation). La finance se définit comme l’accumulation continue de capitaux.
L’éducation en Amérique vise ainsi à former des serviteurs du système ; des individus dont la seule préoccupation est de préserver le marché libre et autorégulé, ainsi que de maintenir ce mécanisme destiné à produire et accroître la richesse, non pas au bénéfice de la communauté, mais de l’individu. En effet, le capitalisme a élevé l’intérêt individuel — l’égoïsme — au rang de valeur suprême. Dans sa définition la plus synthétique, le capitalisme se caractérise par un impératif d’accumulation illimitée du capital, une contrainte à laquelle la majorité de la sphère productive est assujettie. Dans le capitalisme, la production ne vise pas à satisfaire les besoins, mais répond principalement à la dynamique d’accumulation du capital, au point de générer ex nihilo la demande requise par l’offre de marchandises.
La logique visant à valoriser indéfiniment la valeur conduit également à une autonomisation de la production sous l’égide du capital : la production pour la production. La production à tout prix constitue également la principale cause de la crise actuelle liée à la destruction de l’écosystème et au changement climatique.
Le capital ne se réduit pas à une simple entité ou à une somme d’argent destinée à générer un accroissement financier, mais constitue avant tout une relation sociale. C’est également dans la production que s’articule ce rapport social. Lorsque mes étudiants déclarent vouloir atteindre un revenu à six chiffres, cela implique leur désir de s’insérer dans un rapport social où s’exerce la valorisation illimitée de la valeur.
Le capitalisme implique également une dissociation entre les producteurs et les moyens de production, ainsi que la disparition des capacités à produire soi-même l’essentiel des moyens de subsistance, ce qui engendre une dépendance vis-à-vis du marché. La main-d’œuvre se transforme en une marchandise.
L’objectif de l’éducation consiste à préparer des individus aptes à l’insertion professionnelle dans ce contexte. L’éducation consiste à préparer des individus à s’insérer efficacement sur le marché de l’emploi. L’objectif de mes étudiants est de générer un revenu a au moins six chiffres.
Aristote ne serait jamais employé en Amérique, pas plus que Verlaine ou Péguy, car les formations proposées répondent aux besoins industriels, et non à ceux des poètes ou des philosophes. Les individus les plus éminents possèdent des diplômes de doctorat ou de master.
Ils sont majoritairement des analystes, des technocrates ou des « résolveurs de problèmes ». Ils sont à Wall Street et on leur fait croire qu’ils possèdent une intelligence supérieure du fait qu’ils résolvent des problèmes.
Cependant, l’intelligence n’est aucunement liée à la résolution de problèmes. L’intelligence correspond à la capacité d’énoncer les problématiques propres à sa communauté. L’intelligence (inter ligere) correspond à la capacité de formuler un problème en le présentant sous la forme d’un énoncé structuré en liens et combinaisons, ce qui suscite une interrogation.
L’intelligence ne réside pas dans le fait de réfléchir à un problème déjà formulé et d’en proposer la solution. Les banquiers de Wall Street ainsi que les technocrates analystes en général maîtrisent les méthodes d’analyse et de calcul, et ont tendance à confondre systématiquement la pensée et la réflexion avec l’analyse et le calcul. Un directeur général qui décide de licencier 600 personnes sans la moindre considération humaine, tout en augmentant de manière exponentielle sa rémunération sous prétexte de prendre des décisions difficiles, ne fait preuve ni d’intelligence ni d’humanité.
Les Américains qui interrompent leur parcours au niveau du premier cycle ou qui intègrent le marché du travail après le secondaire sont généralement des techniciens, opérateurs au service des machines. Ils constituent les protecteurs du système mécanique de production, qui doit impérativement éviter toute défaillance.
Il leur est uniquement demandé de maîtriser la logique de la machine dont ils ont la responsabilité ; ils doivent être en mesure de comprendre les exigences de celle-ci. Ils ne maîtrisent pas la machine ; au contraire, c’est la machine qui exerce son contrôle sur eux.
Enfin, au troisième degré, se situent les individus n’ayant pas fréquenté l’école. Ils représentent plus de 45 % de la main-d’œuvre américaine analphabète. Il faut qu’ils restent analphabètes parce que lorsqu’ils commencent à lire et à écrire, ils entament un processus de questionnement, cherchent à s’organiser syndicalement, ainsi qu’à penser et à réfléchir. Ils doivent demeurer dans l’ignorance, ce qui sert parfaitement les intérêts du système.
Ils ne disposent pas de temps pour lire ni pour écrire. Ils ne disposent même pas du temps matériel nécessaire à cet effet. Lire consiste à apprendre à réfléchir, et réfléchir implique de commencer à formuler des questions. Ils possèdent la capacité de protéger un système qui détruit leur intelligence et leur existence.
En résumé, le capitalisme constitue un système économique. L’économie se manifeste comme une sphère de plus en plus autonome et prédominante, imposant directement ses normes aux autres sphères du monde social, y compris dans les domaines essentiels de la santé, de la politique et de l’éducation, en cherchant à les restructurer et à les instrumentaliser selon ses propres nécessités. Connaissant cela, il est possible de réfléchir aux mondes « post-capitalistes» où l’économie retrouverait sa fonction de « oikia nomia », c’est-à-dire la gestion du foyer, sans envahir l’ensemble des sphères de notre vie et de notre créativité.
Je souhaite conclure cette réflexion en insistant particulièrement sur le fait que je compte parmi mes amis des Américains, notamment ceux qui bénéficient des MDW et dont les existences sont entièrement consacrées au service des autres, ayant dédié leur vie entière à la formation d’hommes et de femmes de valeur au sein du système que nous venons de décrire.
Il serait inapproprié de généraliser la perspective de ce MDW. J’ai eu l’opportunité, aux États-Unis, de rencontrer de véritables « hommes et femmes pour les autres », animés par la volonté d’édifier une société où les relations sociales d’amitié et de courtoisie prévaudraient sur la finance. Tous témoignent de cet univers post-capitaliste.
