(Patience Kabamba)
Les Grecs anciens figuraient parmi les civilisations polythéistes, c’est-à-dire qu’ils adhéraient à un système de croyances caractérisé par l’existence de multiples divinités. Les divinités grecques se caractérisaient par le partage des mêmes défauts que les êtres humains. Le souverain de l’Olympe grecque, Zeus, est réputé pour manifester des sentiments humains, parfois avec une intensité excessive. Zeus porta son intérêt amoureux sur Égine, fille du dieu fluvial Asopos. Zeus aurait soustrait Égine, puis l’aurait transférée dans un lieu sûr à l’insu de son père.
Sisyphe, navigateur et commerçant, avait divulgué à Asopos le lieu précis où Zeus avait dissimulé sa fille. Sous l’emprise d’une colère intense, Zeus avait enjoint à Thanatos, divinité de la mort, d’ôter la vie à Sisyphe. Néanmoins, Sisyphe avait prévu la vengeance de Zeus, qu’il avait défié en divulguant le lieu où ce dernier avait dissimulé Égine. Sisyphe eut l’opportunité d’enchaîner Thanatos afin d’empêcher ce dernier de le mener aux Enfers. L’ensemble de cette scène a induit le courroux de Zeus, qui a condamné Sisyphe à faire rouler perpétuellement un rocher jusqu’au sommet d’une colline ; une fois parvenue à son point culminant, la pierre dévale jusqu’au pied de ladite colline.
Dans la tragédie grecque, Sisyphe incarne l’absurdité de l’existence. Sisyphe incarne également la figure du combattant, du revolté, du prolétaire, de l’indigent qui persiste à vivre en dépit de toutes les adversités.
Au quartier Matadi Kibala, dès quatre heures du matin, des femmes se positionnent aux arrêts de bus dans l’attente de produits agricoles en provenance du Kongo Central. Elles se les procurent et les écoulent sur place, générant ainsi une faible marge bénéficiaire. Elles mènent ainsi une existence quotidienne, dépourvue de toute perspective d’amélioration. Plusieurs décès de femmes ont été provoqués par une électrocution faisant suite à la rupture d’un câble électrique à haute tension. Plus récemment, des décès de femmes sont également survenus au même lieu, consécutivement à un écrasement par un camion dont le système de freinage s’est avéré défaillant. Quelques minutes après la survenue de ces incidents, le cours normal des activités a repris, tel qu’il n’y avait pas eu d’interruption. Le déroulement des événements se poursuit jusqu’au prochain incident. Il est possible de concevoir un amphithéâtre rassemblant plusieurs centaines d’étudiants, dans le but d’assister à des cours de droit ou de médecine. Ce phénomène se reproduit quotidiennement dans des contextes d’apprentissage misérables. Il est désormais possible de s’interroger sur l’absurdité des congestions routières à Kinshasa. En raison des embouteillages observés dans la ville de Kinshasa, où le nombre de véhicules est dix fois supérieur à celui des voies praticables, une distance habituellement parcourue en vingt minutes nécessite désormais trois heures. Quotidiennement, à la même heure, on observe la même scène de véhicules progressant à deux kilomètres par heure.
La raison, à elle seule, ne suffit pas à conférer une signification à l’absurdité de la vie kinoise, laquelle s’apparente à la tâche de Sisyphe. Albert Camus suggère la nécessité de concevoir Sisyphe comme un être heureux. La satisfaction profonde peut émaner de l’engagement dans la progression vers un objectif, et ce sentiment peut suffire à combler l’individu. La possibilité d’une transposition de ce concept au contexte congolais peut-elle être envisagée ? La persistance des difficultés actuelles en République démocratique du Congo, en l’absence de progrès apparent ou de perspectives d’amélioration, peut-elle être envisagée comme un chemin de bonheur de Sisyphe a la Camus ?
L’observation de la vie à Kinshasa révèle que les femmes précédemment mentionnées contribuent au maintien de la vie communautaire par l’entremise de leurs activités quotidiennes. Pour ces dernières, cette existence de Sisyphe ne constitue nullement un bonheur. Elles affichent de manière quasi constante une expression maussade tout au long de leur existence. Un autre ensemble est constitué des individus qui se trouvent dans les transports en commun et qui subissent directement les congestions urbaines. Ils endurent une situation où ils effectuent quotidiennement le même trajet pendant trois ou quatre heures avec une expression de tristesse, alors qu’ils pourraient l’effectuer en moins d’une heure si l’état des routes était amélioré. Il est difficile d’affirmer que cette population congolaise se satisfait de son propre mode de vie. Il existe également un groupe de fonctionnaires qui se réunissent régulièrement dans des débits de boissons ou des bars, où une musique populaire est diffusée. Cette scène est observée quotidiennement, parfois avec les mêmes individus qui se rencontrent autour d’une boisson avant de regagner leur domicile aux alentours de minuit, voire plus tard. Ces personnages, bien qu’éventuellement heureux, ne présentent aucune caractéristique d’un Sisyphe révolté conscient de l’ampleur de sa propre misère. L’attention se porte désormais sur le groupe auquel j’appartiens, à savoir les professeurs d’université à Kinshasa. Peut-on véritablement considérer les professeurs comme des Sisyphes heureux ? Il est à noter que, de façon récurrente, environ toutes les deux ou trois semaines, les plateformes numériques destinées aux enseignants sont saturées de requêtes relatives au versement des rémunérations ou des indemnités de transport. Les membres du corps professoral de l’université manifestent un mécontentement certain. Selon Hegel, un mécontent serait assimilable à un individu démuni qui se livre à une activité réflexive. Les professeurs d’université sont souvent perçus comme menant une existence laborieuse et perpétuellement recommencée, à l’instar du mythe de Sisyphe, mais il convient de s’interroger sur leur degré de satisfaction personnelle face à cette situation. Il est permis d’émettre des doutes à ce sujet, étant donné que, bien que l’ensemble des professeurs affirment apprécier grandement leur profession, ils ne réitéreraient en aucun cas ce choix de carrière. La situation est particulièrement préoccupante, car seule une contestation délibérée permet d’appréhender la détresse des professeurs qui observent les résultats de leur travail – les étudiants qu’ils ont formés – vivre dans des conditions aussi précaires que les leurs. Il existe néanmoins une exception notable en République Démocratique du Congo. Au sein d’un Congo caractérisé par la misère, le groupe dirigeant adopte un mode de vie extravagant. La conception hédoniste du pouvoir a supplanté sa compréhension « sacerdotale » de service à la communauté. Il est manifeste que ces individus souhaiteraient une perpétuation de cet état de fait. Leur comportement s’apparente à celui de Sisyphe dans la mesure où ils affichent ostensiblement leur richesse, fruit de l’exploitation des ressources dérobées au peuple congolais. La révolution entraînera la disparition de cette catégorie qui manifeste du mépris envers le peuple !
