(Par Léon Engulu III)
En octobre 2014, le Burkina Faso basculait. Le déclencheur? La volonté obstinée de modifier l’article 37 de la Constitution pour permettre à Blaise Compaoré de se représenter après 27 ans de pouvoir. Le 30 octobre, alors que les députés s’apprêtaient à voter cette révision, une foule immense prenait d’assaut l’Assemblée nationale à Ouagadougou. La conséquence fut une démission forcée et un exil précipité dès le lendemain.
L’«entourement» qui a fait tomber le régime par la rue
Blaise Compaoré n’était pas seul. Il a été enfermé dans une logique mortifère par un cercle de fidèles convaincus que la force suffirait à contrer la rue. Il y avait d’abord son frère cadet, François Compaoré, surnommé « le petit président », qui gérait la FEDAP-BC, une structure de soutien au président et bras armé de la ligne dure. À ses côtés, Assimi Kouanda, directeur de cabinet et artisan politique zélé, multipliait les meetings pour assurer que la révision était « parfaitement démocratique ». Arsène Bognessan Yé, ministre chargé des Réformes politiques, était le théoricien juridique qui a garanti au président que le processus ne rencontrerait aucun obstacle. Soungalo Apollinaire Ouattara, président de l’Assemblée nationale, a maintenu coûte que coûte la session de vote, maIgré la colère qui grondait dans les rues.
Jérôme Bougouma, ministre de la Sécurité, était convaincu que la stratégie de fermeté policière suffirait à contenir le Balai Citoyen. Il y avait aussi Alizéta Gando, la « belle-mère nationale », représentante des intérêts économiques qui voyait dans le maintien au pouvoir la seule garantie de leur stabilité. Enfin, le pilier militaire: le général Gilbert Diendéré, chef du redoutable RSP (Régiment de sécurité présidentielle), dernier rempart qui prouvera que même la garde présidentielle ne peut rien contre une insurrection populaire.
L’erreur de cet « entourement » résidait dans le mépris de la réalité. Ils ont cru que la majorité parlementaire et l’appareil d’État suffiraient à contenir la détermination de la jeunesse, de l’opposition et d’une société civile organisée. En restant sourds aux appels à la réflexion, ils ont transformé une crise politique en un suicide collectif, précipitant la chute vertigineuse de tout un système.
Le mauvais sort des conseilleurs
Leur sort a été à la mesure de leur implication: les plus zélés ont payé le prix fort. Assimi Kouanda et Arsène Bognessan Yé sont morts en exil, ce dernier après avoir été condamné à 75 ans de prison. Gilbert Diendéré, le pilier militaire, purge une perpétuité pour l’assassinat de Thomas Sankara. François Compaoré, le « petit président », est exilé en Côte d’Ivoire, sous le coup d’un mandat d’arrêt international. Soungalo Apollinaire Ouattara a survécu politiquement, en retrait, sans gloire. Jérôme Bougouma a connu Ia garde à vue et demeure dans la discrétion. Alizéta Gando a vu ses biens saisis, avant que la rumeur de sa mort ne vienne clore ses emportements. Leur destin commun rappelle que lorsqu’on tient le peuple hors du jeu, c’est soi-même que l’on met en cage.
L’équipe soudée autour de Blaise Compaoré incarnait cette bulle aveugle, fatale. Leur erreur n’a pas été de défendre une idée, mais de s’enfermer dans une logique de majorité parlementaire et de force d’État, au point d’en oublier que la souveraineté populaire ne se résume pas à un décompte de voix dans une enceinte vidée de son opposition.
Leçon et conseil au pouvoir en RDC
Le 27 mai 2026, l’Assemblée nationale de la RDC a adopté la proposition de loi référendaire, l’opposition claquant la porte en dénonçant « l’immoralité » du projet alors que Ie pays est en guerre. Cet affrontement, qui cristallise l’attention, a donné naissance à deux coalitions aux noms révélateurs: la C4 (Coalition des Congolais pour le Changement de la Constitution), soutenue par le pouvoir, et la C64 (Coalition Article 64), qui rassemble l’opposition déterminée à faire échec à toute révision. La première se présente comme un projet national de changement ou de révision du texte fondamental. La seconde se réclame de l’article 64 de la Constitution, qui fait le devoir de tout citoyen de s’opposer à toute prise de pouvoir illégale.
Si vous vous réclamez du peuple, ne le trahissez pas en lui imposant un référendum sous occupation.
Or, c’est là que la situation congolaise se distingue du cas burkinabè: deux provinces entières, le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, sont occupées par des forces armées étrangères (RDF/AFC/M23). Près de 15 millions de Congolais y vivent, soit l’équivalent d’un quart de la population à qui l’on voudrait imposer un référendum ou une élection nationale dans l’impossibilité physique et juridique de se manifester. L’article 220 de la Constitution limite pourtant strictement la révision constitutionnelle et le mandat présidentiel; mais surtout, les articles 69 et 70 imposent au Chef de l’État, en toutes circonstances, d’être le garant de l’intégrité du territoire et de la continuité de l’État.
La souveraineté d’abord, les réformes ensuite
Aujourd’hui, l’heure n’est donc pas aux débats constitutionnels précipités, aussi légitimes soient-ils sur le fond. L’urgence absolue est la reconquête de la souveraineté nationale et la libération des territoires occupés. En application combinée des articles 69 et 7O de la Constitution, Félix Tshisekedi doit rester au pouvoir jusqu’à l’entrée en fonction de son successeur, et ce sans limitation de temps pré-établie, afin d’assurer la continuité de l’État et la défense de l’intégrité territoriale face à l’agression extérieure. Le temps des réformes constitutionnelles viendra nécessairement mais seulement lorsque la souveraineté et la représentation nationale seront pleinement assurées sur l’ensemble du territoire libéré, et non sous la contrainte d’une guerre d’occupation qui empêche des millions de Congolais d’exercer leur droit le plus fondamental.
Face à l’occupation de deux provinces et de 15 millions de Congolais privés de leurs droits, la priorité est la reconquête de la souveraineté. Le Président Félix Tshisekedi restera au pouvoir tant qu’il le faudra, conformément à la Constitution.
Léon Engulu III
Philosophe et ingénieur
Porte-parole de l’Association des Enfants des Pionniers de l’Indépendance (Ass.E.Pi.c 0)
Ancien Coordonnateur intérimaire du Mécanisme National de Suivi
