(Par Muyoboke Mudumiza Cédric, Jurisconsulte et analyste politique)
Le droit de critiquer, le devoir de rendre compte
Le discours de l’ancien Président Joseph Kabila Kabange, critiquant la gouvernance de SON Excellence Félix-Antoine Tshisekedi, soulève une question fondamentale : peut-on dénoncer les échecs de ses successeurs sans accepter d’examiner son propre bilan ?
Monsieur Kabila, vous avez dirigé la République démocratique du Congo de 2001 à 2019, pendant près de dix-huit ans. Pouvez-vous avoir parfaitement le droit de critiquer le pouvoir actuel. Mais cette liberté implique aussi une exigence de cohérence : celui qui juge la gestion d’aujourd’hui doit accepter que sa propre gestion soit jugée avec la même rigueur.
L’insécurité : pourquoi la paix n’a-t-elle pas été durablement rétablie ?
Durant votre présidence, l’Est de la RDC a continué à subir les violences des groupes armés, les massacres et les déplacements de populations. Les crises au Nord-Kivu, au Sud-Kivu et dans les Kasaï Ituri ont laissé des blessures profondes.
Sans vous attribuer seul la responsabilité de ces crises, il est légitime de vous demander pourquoi les stratégies mises en œuvre n’ont pas permis de garantir une paix durable.
Quelles erreurs ont été commises ? Quelles leçons avez-vous tirées de ces échecs ? La sécurité ne se mesure pas aux discours ni aux opérations militaires, mais à la capacité de l’État à protéger ses citoyens.
Les droits humains : le passé ne doit pas être oublié
La répression des manifestations de décembre 2016, les violences dans les Kasaï en 2016-2017 et les événements meurtriers de Kamanyola en septembre 2017 constituent des épisodes graves de votre présidence.
Les organisations internationales ont documenté des morts, des blessés, des déplacements massifs et des violations des droits humains. Ces faits appellent des enquêtes crédibles et l’établissement des responsabilités.
Monsieur Kabila, quelles mesures votre administration a-t-elle prises pour protéger les civils, poursuivre les auteurs des violations et lutter contre l’impunité ?
La défense des droits humains perd toute crédibilité lorsqu’elle dépend du camp politique auquel appartiennent les responsables présumés.
Le Rwanda et l’AFC/M23 : une clarification indispensable
La crise dans l’Est impose également une position claire sur le rôle du Rwanda et les offensives de l’AFC/M23. Le rapport des experts des Nations unies S/2025/446 documente le soutien militaire rwandais à l’AFC/M23. Dans ce contexte, l’absence de condamnation explicite de ces acteurs dans votre discours peut légitimement susciter des interrogations, sans constituer en elle-même une preuve de complicité.
Dès lors, plusieurs questions méritent une réponse :
- Condamnez-vous explicitement les interventions militaires rwandaises en RDC et les offensives de l’AFC/M23 ?
- Exigez-vous le retrait des forces étrangères et la fin de l’occupation des territoires congolais ?
- Quelle solution proposez-vous pour restaurer la souveraineté nationale et protéger les populations civiles ?
Le peuple congolais attend des positions claires, sans ambiguïté ni calcul politique.
Critiquer Tshisekedi ne suffit pas
Monsieur Kabila, les difficultés actuelles de la RDC sont réelles : insécurité persistante, pauvreté, déplacements de populations et fragilité des institutions, quel serait la source ?
Vous devez également répondre de la vôtre responsabilité. Après près de dix-huit ans au pouvoir, votre expérience vous confère une responsabilité historique. Il ne suffit pas de dénoncer les erreurs de ceux qui vous ont succédé : il faut reconnaître les limites de son propre bilan et proposer des solutions concrètes.
Conclusion : la RDC mérite mieux que l’amnésie politique
Monsieur Kabila, le peuple congolais ne vous demande pas de vous taire. Il vous demande de faire preuve de la même franchise envers votre propre bilan qu’envers celui de votre successeur.
Il attend des réponses sur l’insécurité, les violations des droits humains et votre position concernant le Rwanda et l’AFC/M23. Il attend surtout des propositions crédibles pour restaurer la paix, renforcer l’État de droit et améliorer ses conditions de vie.
La RDC n’appartient ni à Joseph Kabila, ni à Félix Tshisekedi, ni à un parti politique. Elle appartient à ses citoyens. La souveraineté exige de la cohérence, la démocratie exige de la responsabilité et la justice exige la vérité, quel que soit le régime concerné.
Comme le rappelle un proverbe africain : « Quand deux éléphants se battent, c’est l’herbe qui souffre. »
En RDC, cette herbe, ce sont les populations déplacées, les familles endeuillées, les enfants privés d’école et les citoyens abandonnés à la violence.
Le véritable leadership ne consiste pas seulement à dénoncer les fautes des autres. Il consiste aussi à avoir le courage d’assumer les responsabilités de son propre passé.
Vive la RDC !
Vive la souveraineté congolaise !
Vive la vérité, la justice et la paix !
Fait à Kinshasa, le 10 octobre 2026
