(Par le Prof. Patience Kabamba)
Le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR), Mercy Corps, Jesuit Refugee Service (JRS) ainsi que de nombreuses autres organisations humanitaires œuvrent auprès des réfugiés et des personnes déplacées de leurs domiciles, villages ou villes afin de leur permettre de trouver un refuge dans un lieu où ils peuvent bénéficier d’un sentiment accru de sécurité. La spécificité de ces organisations réside dans leur refus d’examiner les causes du déplacement de la population, ainsi que dans leur incapacité à traiter le problème à sa source.
Il convient de souligner dès le départ deux observations : La première consiste en ce que je n’émets pas de jugement moral. Il est simplement constaté que les organisations humanitaires abordent rarement les causes fondamentales des crises auxquelles elles consacrent une attention sincère. La deuxième observation consiste à souligner qu’il ne convient évidemment pas de laisser mourir ou souffrir les individus se trouvant dans une situation d’urgence sous prétexte d’examiner les causes fondamentales. Il me semble que les deux mouvements doivent se produire simultanément.
Dans ce présent Mot du Weekend (MdW), nous aborderons une analyse approfondie de la notion de profit capitaliste — devenue l’horizon indépassable de l’action humaine — et qui semble légitimer l’allocation de portions des revenus à la prise en charge des conséquences des crises engendrées par la quête de profit, notamment dans le secteur extractif. Avant d’aborder le sujet principal, il convient de relater une expérience vécue lors de mes recherches doctorales dans la région de Lubero.
En avril 2005, les milices du général dissident Nkunda Batware avaient reçu l’autorisation du président rwandais Paul Kagame pour attaquer la cité de Butembo, dans le Nord-Kivu, où, malgré les conflits persistants dans la région, les commerçants Nande avaient établi une entreprise transfrontalière prospère. L’assaut contre Kanyabayongo, première localité Nande du grand nord, a entraîné le déplacement de la population vers le village voisin de Kayina.
Les déplacés de Kanyabayongo avaient été installés à Kayina, ce qui a triplé la population de ce petit village. Le jour suivant, l’Organisation non gouvernementale internationale, le Programme alimentaire mondial (PAM), s’est présenté à Kayina avec des tentes et des sacs de biscuits. Les déplacés Nande de Kanyabayonga avaient décliné la nourriture ainsi que les tentes proposées par le Programme alimentaire mondial selon les termes suivants :
« Nous assurons nous-mêmes la production de notre alimentation ainsi que la construction de nos habitations. Il n’est pas nécessaire de disposer de vos biscuits ni de vos tentes. Si une véritable volonté d’assistance existe, il convient de restituer nos terres et d’expulser les rebelles qui en assurent l’occupation. »
Pour la première fois, des bénéficiaires ont décliné les dons que le Programme alimentaire mondial leur offrait. Les individus disposent d’une compréhension claire de leurs besoins ainsi que d’une intelligence théorique et pratique de la situation surpassant celle des experts humanitaires.
Les populations déplacées de leur foyer possèdent une valeur intrinsèque, analogue à celle d’un environnement ravagé par la guerre et nécessitant une reconstruction. La population déplacée a non seulement libéré des terres susceptibles d’être exploitées, mais elle requiert également un logement, une alimentation et des vêtements.
Le déplacement représente ainsi une occasion d’optimisation du profit. Le HCR, Mercy Corps ou le JRS se procureront les tentes auprès d’une des usines de fabrication, telles que Springbar à Salt Lake City, dans l’Utah, ou Denver Tent Company à Denver, dans le Colorado. Les usines de fabrication de tentes maintiennent leur activité grâce au déplacement de milliers de personnes hors de leur domicile. La souffrance des déplacés et des réfugiés constitue la condition préalable à la fabrication des tentes.
L’axiologie, en tant que science des valeurs, considère le déplacement de la population comme une valeur, non pas éthique ni esthétique, mais plutôt instrumentale, économique et sociale. Le déplacement de la population constitue une variable instrumentale, étant donné qu’il est perçu comme un vecteur au service d’un objectif.
Le capitalisme transforme les êtres humains en instruments destinés à servir une finalité consistant en l’accumulation de profit. Les entreprises minières chinoises opérant dans le Lwalaba procèdent fréquemment à l’expulsion des populations de leurs domiciles afin d’exploiter les minerais contenus dans le sous-sol. Dans cette configuration, deux visions du monde concurrentes coexistent : celle d’une usine d’extraction minière et celle d’un paysan chassé de sa terre, chacune possédant sa propre perspective. Généralement, la vision du monde de l’entreprise prévaut sur celle des habitants durant la période de domination formelle du capital que nous traversons.
En adoptant une démarche systématique, il apparaît que le système prédominant est désigné sous le terme de « modernité ». Cette modernité est animée par des concepts centrés sur l’efficacité, l’optimisation et la maximisation. Toute dimension qui ne peut optimiser le profit, telle que la dignité humaine, est simplement écartée. Dans la pensée moderniste, le déplacement de la population est considéré comme un résidu — un effet secondaire ou corrélatif du fonctionnement du système. Plus préoccupant encore, dans le cadre de la modernité, ce phénomène de personnes déplacées perçues comme un résidu est tout simplement normalisé.
La problématique fondamentale abordée par ce MdW est de déterminer si le Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR), Mercy Corps, le JRS ou toute autre organisation humanitaire œuvrant auprès des réfugiés ne sont pas intégrées au système capitaliste qui les exploite afin d’atténuer, ne serait-ce qu’un peu, les conséquences inhumaines de ses actions. Les organisations humanitaires ne s’intègrent-elles pas au « méga-système » capitaliste qui exacerbe la souffrance humaine sous prétexte de l’atténuer ?
Avec la diminution du taux de profit, chaque effort d’optimisation génère de nouvelles vulnérabilités susceptibles d’affecter la sécurité des vies humaines. Pour les personnes déplacées par la guerre ou les réfugiés, c’est la signification même de la vie qui est altérée par la violence engendrée par l’avidité des responsables politiques et des fabricants d’armes.
D’un point de vue économique, le déplacement nécessite d’éliminer les effets négatifs ou de compenser un préjudice. Les populations établies sur un sol contenant des minerais représentent un préjudice qu’il convient de neutraliser. Les Amérindiens représentaient un obstacle à l’exploitation sans entrave. Il existe indéniablement une corrélation entre la crise engendrant les réfugiés — dont la souffrance fait l’objet d’un soulagement par les acteurs humanitaires — et le capitalisme extractif observé au Congo.
La souffrance des réfugiés ou des populations déplacées se constitue, pour ainsi dire, en une externalité, dans la mesure où elle est évaluée en fonction du degré de déplacement que le capital peut supporter tant que les coûts n’excèdent pas les bénéfices. Il existe ainsi une limite insurmontable dans les tentatives visant à atténuer les souffrances des déplacés ; il s’agit du seuil au-delà duquel le capital s’effondre. Il n’est pas possible d’alléger la souffrance humaine au point de provoquer l’effondrement du capital.
En conclusion, il convient de souligner que la violence infligée aux réfugiés se manifeste phénoménologiquement par deux formes distinctes d’arrachement : l’arrachement à leur dignité humaine et celui à la sécurité individuelle. Le capitalisme se révèle par conséquent extractif non seulement dans la mesure où il prélève les minerais du sous-sol congolais, tels que le coltan utilisé pour les téléphones mobiles et les ordinateurs, mais également en dépouillant les Congolais de leur vitalité et de leur sécurité.
La violence engendrée par les conflits provoquant le déplacement des populations et celle inhérente au capitalisme constituent une seule et même réalité. Les acteurs humanitaires — tels que le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR), Mercy Corps, le Service Jésuite des Réfugiés (JRS) ou d’autres — contribuent à la même violence en tentant d’en atténuer les conséquences plutôt qu’en s’engageant pour la dignité, la sécurité humaine, la justice et la liberté. Le capitalisme produit une violence inhumaine qui dépasse largement le « complexe militaro-industriel » décrit par Eisenhower ; nous sommes en présence d’un complexe militaro-industriel-financier-religieux-culturel-éducatif du divertissement, comme l’a souligné Guy Debord dans La Société du spectacle.
Notre objectif consiste à substituer le système capitaliste par un modèle valorisant la vie humaine dans ses dimensions les plus exaltantes, créatives et collectivement joyeuses ; il s’agit de la communisation évoquée par Karl Marx, qui établit un système fondé sur la paix, la joie et le bonheur universels.
