(Par Zacharie Mudimbi, Economiste & Analyste & Chercheur sur les Questions Monétaires & Finances Publiques)
Certains chiffres se lisent. D’autres exigent d’être interrogés.
En République démocratique du Congo, le taux de change appartient désormais à cette seconde catégorie. Nous le consultons presque machinalement, au point que les milliers, les millions et les milliards de francs congolais ont fini par entrer dans notre quotidien sans que nous nous demandions toujours ce qu’ils représentent réellement.
Aujourd’hui, autour de 2 300 francs congolais pour un dollar américain, une question mérite pourtant d’être posée avec froideur et sans passion : qu’est-il réellement arrivé à la valeur du franc congolais depuis sa naissance ?
1998–2025 : 28 ans de dépréciation, un bilan qui dérange
Le 30 juin 1998, le franc congolais entrait officiellement en circulation. À son lancement, 1 dollar américain valait 1,38 franc congolais.
À la fin de cette même année, le dollar cotait déjà 2,40 francs.
La Banque Centrale relevait alors une forte dépréciation, dans un contexte particulièrement difficile, marqué notamment par le déclenchement de la guerre et l’accroissement des dépenses financées par des avances de la Banque Centrale.
Vingt-huit ans plus tard, le paysage monétaire n’est plus le même.
Entre 1,38 franc et près de 2 882 francs pour un dollar en août 2025, ce n’est pas seulement le taux de change qui a changé.
C’est toute une histoire économique qui s’est écrite derrière ces chiffres.
De 1,38 franc à 2 882 : l’ampleur d’une dépréciation historique
Regardons les chiffres sans chercher à les embellir.
En août 2025, avant l’entrée en fonction du gouverneur André Wameso, le dollar évoluait autour de 2 882 francs congolais.
Juin 1998 : 1 USD = 1,38 CDF
Août 2025 : 1 USD ≈ 2 882 CDF
Le nombre de francs nécessaires pour acquérir un dollar a donc été multiplié par plus de 2 000.
Appliquons la formule du taux de dépréciation :
(1,38/2882-1) × 100= -99,95%
Le franc congolais, à 99,95% de dépréciation entre juin 1998 et août 2025, se situe donc à la limite extrême de ce qui est économiquement possible pour une monnaie encore en circulation.
Le chiffre est vertigineux. Mais au-delà de la formule, il y a surtout la théorie qui la sous-tend. Toute monnaie, quelles que soient les dépréciations qu’elle subit, conserve toujours un certain pouvoir d’achat, tant en interne qu’en externe. Notons également que la dépréciation d’une monnaie ne peut d’ailleurs pas dépasser 100%. Lorsqu’elle atteint ce seuil, la monnaie a totalement perdue de sa valeur et est démonétisée.
Mais il serait intellectuellement insuffisant d’en faire uniquement le procès à la Banque Centrale.
Car une monnaie ne se déprécie jamais dans le vide.
Derrière le taux de change se trouvent les déficits, l’inflation, les réserves, les anticipations, les flux de capitaux, les importations, les exportations, la productivité, la confiance, la gouvernance et, plus fondamentalement encore, la capacité d’une économie à créer de la valeur.
Puis vint l’ère Wameso : de 2 882 à environ 2 300 CDF
C’est dans cette perspective qu’il faut apprécier l’évolution récente.
En août 2025, le dollar se situait autour de 2 882 CDF.
Au 8 octobre 2026, la cotation officielle communiquée par la Banque Centrale se situe autour de 2 265 CDF pour un dollar, soit un niveau voisin de 2 300 francs.
Le mouvement est significatif.
Entre 2 882 et 2 300 CDF, le nombre de francs nécessaires pour acheter 1 dollar a diminué de 20,20%.
Appliquons la même formule : (2882/2300-1)×100= +25,30%
Le franc congolais s’est donc apprécié de 25,30% entre août 2025 et octobre 2026.
Il y a donc lieu de saluer les efforts de la Banque Centrale du Congo (BCC) sous l’ère André Wameso. Cette amélioration s’accompagne d’une hausse de l’épargne en francs congolais, signe d’une confiance retrouvée, même si elle reste encore fragile. La réputation de la Banque Centrale compte, tout comme la crédibilité de sa politique monétaire.
Ces deux éléments sont des piliers essentiels pour consolider les gains récents et inspirer confiance aux ménages, aux entreprises et aux investisseurs.
Le franc congolais n’est pas qu’un billet : il est le miroir de notre économie
Une monnaie ne devient pas forte parce qu’on lui donne un nom.
Elle ne devient pas forte parce qu’on imprime de nouveaux billets.
Elle ne devient pas forte parce qu’une banque centrale décrète sa stabilité.
Une monnaie est forte lorsque l’économie qui la porte est suffisamment productive, compétitive et crédible pour lui donner une valeur durable.
La politique monétaire joue évidemment un rôle déterminant : la gestion de la liquidité, les taux d’intérêt, les réserves internationales, la discipline budgétaire, les anticipations et la réputation de la Banque Centrale compte tous.
Mais derrière toutes ces variables se trouve une question fondamentale :
Que produit réellement l’économie congolaise, avec quelle valeur ajoutée, pour quel marché et avec quelle capacité à financer ses propres besoins ?
Le véritable ennemi du franc n’est pas le dollar Nous avons parfois pris l’habitude de regarder le dollar comme s’il était responsable de notre fragilité monétaire. C’est une erreur de diagnostic. Le dollar n’est pas le problème. Il est souvent le symptôme. Lorsque nous importons massivement, nous avons besoin de devises.
Lorsque nous produisons insuffisamment ce que nous consommons, nous avons besoin de devises. Lorsque nous exportons essentiellement des matières premières et importons une partie importante des produits transformés qui en découlent, nous avons besoin de devises.
Le véritable problème se situe donc ailleurs. Nous ne souffrons pas simplement d’un excès de dollars. Nous souffrons d’une économie qui doit encore renforcer sa capacité à produire, transformer, exporter et inspirer confiance dans sa propre monnaie.
Le paradoxe du millionnaire congolais
Il existe un autre phénomène qui devrait nous interpeller. A 2 300 CDF pour 1 USD, un million de francs congolais représente environ 435 dollars américains.
Autrement dit, être « millionnaire » en francs congolais ne signifie plus nécessairement disposer d’un patrimoine considérable.
C’est ici qu’apparaît une distinction fondamentale entre richesse nominale et richesse réelle.
Un million, dix millions ou cent millions de francs ne disent rien, à eux seuls, sur le niveau réel de richesse.
La véritable question est : Combien de biens et de services cette somme permet-elle d’acquérir ?
Lorsque le niveau général des prix augmente et que la monnaie perd durablement du pouvoir d’achat, les chiffres nominaux peuvent continuer à croître pendant que la richesse réelle, elle, stagne ou diminue.
Nous pouvons donc avoir davantage de francs dans nos comptes sans être réellement plus riches.
L’inflation des chiffres peut masquer la dépréciation de la richesse.
On ne construit pas une monnaie forte avec une économie qui produit insuffisamment. Voilà le véritable cœur du problème. Nous voulons un franc fort.
Mais sommes-nous prêts à construire l’économie qui rend un franc fort possible ?
Nous voulons réduire la dollarisation. Mais sommes-nous capables d’offrir aux Congolais des raisons économiques solides de conserver leur épargne en francs ?
Nous voulons réduire les importations. Mais sommes-nous prêts à investir dans les secteurs qui produisent précisément les biens que nous importons massivement ?
Nous voulons accumuler davantage de réserves. Mais sommes-nous capables d’augmenter durablement nos exportations et surtout leur valeur ajoutée ?
Nous voulons davantage de souveraineté monétaire. Mais sommes-nous prêts à construire une souveraineté productive ?
Car il faut le dire clairement :La souveraineté monétaire ne peut être durablement dissociée de la souveraineté productive.
De « extraire et importer » à « produire et transformer »
Pendant trop longtemps, notre modèle économique a fonctionné selon une logique relativement simple : extraire -> exporter importer -> consommer.
Nous devons progressivement construire un autre modèle : produire -> transformer -> distribuer -> exporter -> investir -> produire davantage.
Exporter une matière première brute n’a pas le même impact économique que développer une chaîne de valeur capable de la transformer localement.
C’est là que se trouve probablement l’un des grands chantiers de la prochaine décennie congolaise : Passer d’une économie qui tire sa richesse principalement de l’extraction à une économie qui tire davantage sa puissance de la transformation.
Le véritable indicateur de réussite
Le succès ne consistera pas uniquement à pouvoir annoncer : « Le dollar est passé de 2 882 à 2 300 francs. »
Le véritable succès sera de pouvoir constater, dans quelques années : Les Congolais épargnent davantage en francs parce qu’ils lui font confiance.
Les entreprises financent davantage leurs activités en monnaie nationale.
La production locale progresse.
La transformation industrielle s’accélère.
Nos exportations incorporent davantage de valeur ajoutée.
Notre dépendance aux importations diminue progressivement.
Et surtout :
La stabilité du franc ne dépend plus exclusivement de circonstances favorables sur le marché des matières premières ou d’interventions ponctuelles sur le marché des changes.
De 1,38 à 2 882, puis de 2 882 à 2 300 : l’histoire n’est pas terminée
Le parcours du franc congolais depuis 1998 est brutal.
1,38 franc pour un dollar en juin 1998.
Environ 2 882 francs pour un dollar en août 2025.
Autour de 2 300 francs aujourd’hui.
Trois chiffres. Trois moments. Trois enseignements.
Voilà pourquoi nous devons saluer l’amélioration de l’ère Wameso sans tomber dans la complaisance. Célébrer le progrès, oui. Confondre le progrès avec l’aboutissement, non.
Car une monnaie forte ne se décrète pas. Elle se construit. Et cette construction commence bien au-delà du marché des changes : dans nos champs, nos usines, nos entreprises, nos infrastructures, nos banques, nos politiques publiques et, surtout, dans notre capacité collective à produire davantage de valeur qu’hier.
