(Par le Prof. Patience Kabamba)
Le MDW de ce jour se propose d’examiner la signification de « être homme ». Le terme « homme » est employé ici dans son acception générique pour désigner l’être humain. En d’autres termes, la présente étude vise à déterminer la nature fondamentale de l’être humain. La distinction majeure entre l’être humain et l’animal réside dans le fait que l’essence de l’animal constitue une nature matérielle intrinsèquement inscrite et immuable (« ne varietur ») au sein de l’animal lui-même. Inversement, comme il sera exposé ultérieurement, l’essence de l’être humain ne se trouve pas initialement inscrite en lui, mais résulte plutôt de l’ensemble des relations et des conditions externes à partir desquelles se produit et s’extériorise sa nature.
L’être humain se caractérise par une essence excentrée précédant son intériorisation, ce qui détermine en lui une identité historique et variable, au même titre que ses conditions et ses rapports. L’animalité se manifeste intégralement dès l’origine, sa condition étant intrinsèquement déterminée. L’individu se borne à s’adapter aux circonstances, tandis que l’être humain n’est pas déterminé par les conditions propres à son espèce, son identité étant historique, évolutive et tributaire des interactions sociales.
En résumé, l’identité de l’homme transcende une simple condition pour constituer une responsabilité. Contrairement à d’autres espèces, où la nature est prédéterminée, la nature humaine se constitue comme une réalisation progressive, façonnée par les interactions sociales. L’être humain est appelé à parachever son processus d’hominisation.
L’activité des populations humaines subsistant à l’état sauvage dans la forêt équatoriale ne se distingue pas significativement de celle des chimpanzés. Ainsi qu’il sera démontré, la singularité de l’être humain ne se manifeste pas dans l’individu isolé, mais plutôt dans la construction sociale qui le façonne. Quelle est l’influence des rapports sociaux sur les individus congolais ?
Si ces conditions sont perçues comme étant immuables et que seule l’adaptation à celles-ci est envisagée, alors il n’existe aucune distinction entre notre espèce et les chimpanzés de la forêt de Milindi en Équateur. Dans ces conditions, bien que nous appartenions à l’espèce Homo sapiens, notre identité biologique originelle nous classe parmi les primates, à l’instar des grands singes.
Afin de s’accomplir pleinement en tant qu’êtres humains, il est impératif que les Congolais appréhendent le fait qu’à notre humanité première, Homo sapiens – identité biologique qui nous définit comme primates – s’est ajoutée, puis s’est surimposée avec force, au cours des millénaires d’activités productives variées, une seconde humanité, construite historiquement, laquelle se compose de l’ensemble des rapports sociaux et des acquis culturels en expansion exponentielle, dont la cumulation extraorganique affranchit l’individu des limites de l’individualité, chaque personne ne pouvant dès lors s’approprier qu’une part très limitée et infiniment singulière, ce qui, au-delà de son individualité biopsychique, définit sa personnalité historico-culturelle. Nous ne sommes pas uniquement des individualités biologiques, mais avant tout des personnalités historiques et culturelles.
Nous ne sommes pas réductibles à des entités biologiques et psychologiques uniquement, mais constituons des individus appelés à forger leur propre trajectoire. L’histoire ne se façonne pas par des lamentations incessantes sur les conditions d’existence, appréhendées comme immuables. L’accession à la condition d’homme et de citoyen congolais se concrétisera par une transformation des relations sociales existantes.
Tout organisme vivant naît pourvu des caractéristiques de son espèce biologique ; néanmoins, seul le nouveau-né humain doit s’accomplir davantage afin de devenir membre du genre humain façonné par les générations précédentes. L’espèce Homo sapiens, à laquelle nous appartenons, se doit, contrairement aux autres espèces, de poursuivre un processus d’hominisation. L’hominisation ne se limite pas à une adaptation à un « environnement » spécifique, mais implique une appropriation du monde, à l’instar de l’acquisition d’une langue maternelle.
L’état d’homme représente bien davantage qu’une simple condition, il constitue une responsabilité. L’avènement de notre humanité et de notre identité congolaise, au-delà de notre nature intrinsèque, réside dans l’établissement d’un environnement extérieur, distinct de nous-mêmes, que nous façonnerons en réponse à nos aspirations. Il s’agit d’une anthropologie qui remet en question fondamentalement les conceptions établies concernant la nature humaine. La désignation de l’être humain, en tant que genre, implique la totalité des interactions sociales au sein desquelles il intervient.
La situation actuelle en République Démocratique du Congo ne saurait être imputée à une fatalité inhérente à la nature humaine; elle est le résultat d’une construction, d’une production et d’un maintien délibérés par des acteurs qui en tirent profit sous couvert d’une légalité institutionnelle en contradiction avec les valeurs fondamentales de l’humanité.
L’acceptation de ces conditions en l’état impliquerait une négation de l’essence même de notre être. Notre existence congolaise se manifeste sous la forme d’une imperfection visible et remarquable. Nous sommes tenus de cultiver notre humanité face au monde extérieur, en particulier lorsque ce dernier nous mutile, comme c’est le cas en République Démocratique du Congo.
La construction du monde extérieur, au-delà de notre nature intrinsèque, constitue ce qui définit l’humanité au sens contemporain du terme.
Actuellement, la République Démocratique du Congo peut être qualifiée d’environnement peu propice à la vie et au développement. Il est impératif de s’atteler à la tâche, ce qui constitue l’essence même de l’être humain.
