(Par le Sénateur Prof Faustin Luanga, Président de la Commission permanente du Sénat chargée du Suivi et de l’Évaluation des Lois, Résolutions, Recommandations et Politiques Publiques)
Honorables Président,
Honorables membres du Bureau,
Honorables Sénatrices, Honorables Sénateurs,
Il arrive, dans la vie d’une nation, des moments où un simple événement culturel devient un miroir, un révélateur, parfois même un accélérateur de l’histoire.
Les 2 et 3 mai 2026, lorsque l’artiste congolais Fally Ipupa a rempli le Stade de France, ce n’est pas seulement un chanteur qui a triomphé : c’est la République Démocratique du Congo qui a franchi un seuil symbolique majeur.
Ce soir-là, dans l’une des plus grandes enceintes culturelles d’Europe, la rumba congolaise — notre patrimoine immatériel inscrit à l’UNESCO — a résonné comme un acte de souveraineté culturelle.
Elle a dit au monde : la RDC n’est pas seulement un pays riche en ressources naturelles ; elle est une puissance culturelle, une nation d’imaginaire, de créativité, de talent et d’influence.
I. Un événement culturel devenu fait politique
Honorables collègues,
Ce concert n’est pas un simple succès artistique. Il est un fait politique, au sens noble du terme : un fait qui engage la nation, qui interroge nos politiques publiques, qui révèle nos forces mais aussi nos fragilités.
Il illustre ce que Joseph Nye (1991, 2007) appelle le soft power : la capacité d’influencer non par la contrainte, mais par l’attraction. Et ce soir-là, l’attraction venait de Fally, un fils de chez nous.
Il montre également que la diplomatie culturelle n’est plus seulement l’affaire des chancelleries.
Un artiste, par son talent, peut devenir un ambassadeur non mandaté, dont la portée dépasse celle de bien des institutions.
Enfin, il met en lumière une vérité essentielle : la culture n’est pas un divertissement.
La culture est une économie.
La culture est une industrie.
La culture est une politique publique.
II. Une victoire symbolique… mais une perte économique
Honorables Sénateurs,
Permettez-moi d’être lucide : si la victoire symbolique est immense, la réalité économique l’est beaucoup moins.
Car que s’est-il passé ?
• La culture était congolaise.
• Les artistes étaient congolais.
• Le public était majoritairement congolais.
• Mais les bénéfices majeurs ont été captés ailleurs.
Transport aérien, hôtellerie, restauration, billetterie, sponsoring, fiscalité : tout ou presque a profité à l’Europe.
Nous ne sommes pas dans une exportation culturelle.
Nous sommes dans une externalisation systémique de la valeur.
Et cela, Honorables collègues, doit nous interpeller.
III. La responsabilité du Parlement : transformer l’émotion en politique publique
En tant que Président de la Commission permanente chargée du Suivi et de l’Évaluation des Lois, Résolutions, Recommandations et Politiques Publiques, je veux le dire avec gravité :
Nous avons une responsabilité historique. Nous devons accompagner, structurer et protéger l’émergence d’une véritable industrie créative congolaise.
Cela implique plusieurs chantiers législatifs et institutionnels.
IV. Cinq axes d’action parlementaire pour bâtir une souveraineté culturelle
1. Reprogrammer le narratif national
Nous devons rompre avec l’idée que la consécration vient de l’extérieur.
Le Parlement peut impulser :
• une politique de valorisation des artistes nationaux,
• des distinctions culturelles nationales,
• des festivals d’envergure continentale,
• une diplomatie culturelle proactive.
2. Développer les infrastructures culturelles
Aucun pays ne peut capter la valeur sans infrastructures.
Nous devons légiférer pour encourager :
• la construction de grandes salles de concert,
• des studios d’enregistrement de classe mondiale,
• des pôles culturels régionaux,
• des plateformes numériques africaines.
3. Mettre en place une politique d’incitation et de financement
Le Parlement peut :
• créer un Fonds national pour les industries culturelles, ou redynamiser le mécanisme qui existe,
• instaurer des incitations fiscales pour les investisseurs culturels,
• soutenir les entrepreneurs créatifs,
• intégrer la culture dans les stratégies nationales de développement.
4. Renforcer la propriété intellectuelle
Sans protection juridique, il n’y a pas de valeur.
Nous devons moderniser : la loi sur le droit d’auteur; les mécanismes de collecte et de redistribution; la lutte contre la piraterie numérique; la protection des marques et innovations culturelles.
5. Construire une économie du savoir
La culture est un capital immatériel.
Nous devons soutenir :
• les écoles d’art, de musique, de cinéma,
• la formation des managers, producteurs, ingénieurs du son, juristes,
• la recherche sur les industries culturelles,
• les partenariats avec les universités et les diasporas.
V. Conclusion : un moment de bascule pour la RDC
Honorables Sénatrices, Honorables Sénateurs,
Le concert de Fally Ipupa au Stade de France n’est pas un simple exploit.
C’est un signal stratégique. Un appel à l’action.
Une invitation à transformer la fierté en politique publique, l’émotion en vision, le succès individuel en souveraineté collective.
Entrer dans l’histoire par la grande porte, ce n’est pas seulement remplir le Stade de France.
C’est créer les conditions pour que, demain, le monde vienne remplir nos stades, écouter nos artistes, consommer nos contenus, et investir dans nos industries culturelles.
La souveraineté culturelle n’est pas un luxe.
Elle est une nécessité. Elle est un pilier de notre développement. Elle est une part de notre dignité nationale.
Honorables Président,
Honorables membres du Bureau,
Honorables Sénatrices, Honorables Sénateurs, chers collègues, Le moment est venu d’agir.
Je vous remercie.
