Le démarrage des activités d’Air Congo coïncide avec le redécollage de Congo Airways, dont les appareils avaient été cloués au sol. La RDC lance ainsi deux compagnies publiques pour assurer les vols domestiques.
La genèse d’Air Congo, de l’annonce de sa création à son premier décollage, aura duré trois ans. La compagnie nationale de la RDC, détenue à 51 % par l’État congolais et à 49 % par le géant africain Ethiopian Airlines, a donc fini par voir le jour. Pendant ces trois années, une question en particulier était sur toutes les lèvres : quid de Congo Airways, qui, avec un actionnariat à 98 % public – État, Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS), Fonds de promotion de l’industrie… le reste étant détenu par les salariés –, peut également se targuer du titre de pavillon national ?
Oui, mais voilà, créé en 2014, Congo Airways est en proie, depuis des années, à des difficultés structurelles (de finances, de gestion, avec sa flotte…). Au point que, jusque dans les plus hauts rangs du gouvernement, la compagnie a ses partisans et ses détracteurs, ces derniers jugeant inutile de tenter de la remettre à flot et estimant préférable de concentrer les efforts sur la naissance du nouveau transporteur national, Air Congo.
Il y a quelques semaines encore, il a semblé qu’ils avaient gain de cause : sans opérations depuis la mi-juillet, menacée que son certificat de transporteur aérien lui soit retiré et en proie à une grave crise de défiance entre José Dubier, son Directeur Général, et Jean Bertrand Ewanga, le président de son conseil d’administration, Congo Airways paraissait avoir son sort scellé.
Redécollage surprise
D’autant que, le 20 septembre dernier, Jean-Pierre Bemba, le vice-Premier ministre congolais, ministre des Transports, des Voies de communication et du Désenclavement, signait avec Mesfin Tasew, le patron d’Ethiopian Airlines, le pacte d’actionnaires qui a créé la compagnie Air Congo, et arrêtait avec lui le calendrier de lancement du nouvel acteur, avec un début des opérations le 1er décembre.
Pari tenu pour les deux parties : Air Congo, dont les rênes ont été confiées à Mesfin Biru Weldegeorgis, ancien directeur régional d’Ethiopian Airlines pour la France et le Maghreb, a pris son envol et dessert Lubumbashi, Goma, Mbuji-Mayi ou encore Kisangani.
Mais c’était sans compter sur le sursaut de Congo Airways, qui a réussi à reprendre ses vols le 15 novembre, après la suspension de son directeur général, un mois avant, et le recours à des locations d’avions « Acmi » (équipages, maintenance et assurance compris) auprès de l’opérateur lituanien KlasJet. Lubumbashi, Kananga, Kisangani ou encore Kindu figurent donc bien à nouveau dans son programme de vol.
Un partout, la balle au centre ? Pas si sûr. Certes, l’avènement effectif d’Air Congo n’a pas signé l’arrêt de mort de Congo Airways. Certes, le retour opérations, son changement de gouvernance et le soutien financier de la CNSS ont, pour un temps, ramené une touche d’optimisme auprès de ses équipes. Mais celle-ci doit encore résoudre des problèmes de fond, notamment trouver de nouveaux appareils et des moteurs pour mettre un terme aux locations Acmi, hors de prix, et faire revoler ses deux Airbus A320, cloués au sol.
Il y a aussi la question de l’endettement : « 2,2 millions de dollars auprès de Kenya Airways [à qui Congo Airways avait loué des avions en 2021-2022] ; 1,3 million pour Ethiopian Airlines pour la maintenance de ses Q400 ; 1,325 million d’euros auprès d’Air France industries pour des pièces de rechange destinées à ses Airbus ; 1,6 million d’euros pour la société italienne de maintenance EU-Wings », a ainsi énuméré José Dubier, le directeur général suspendu, dans une vidéo qu’il a mise en ligne début décembre dernier pour défendre sa gestion d’une société dont les failles sont « antérieures à son arrivée » – en juillet 2023.
« J’étais assis sur une bombe », estime celui qui lutte toujours pour obtenir sa réintégration – le Conseil d’État lui a donné raison en novembre, avant que le ministre du Portefeuille, Jean-Lucien Bussa, qui s’était pourtant opposé à un limogeage de José Dubier en juillet pour des questions de procédure, ne lance un recours contre cette ordonnance.
La dernière facture italienne d’EU-Wings a d’ailleurs entraîné la saisie, puis la vente aux enchères, d’un des Bombardier Q400 de la compagnie, envoyé en maintenance à Malte et adjugé pour 11 500 euros en novembre. Cette somme dérisoire a fait bondir Matata Ponyo Mapon, qui était Premier ministre au moment du lancement de Congo Airways : « Cet avion, nous l’avions acheté 15 millions d’euros ! » a-t-il tonné le 22 novembre, lors de la séance plénière de l’Assemblée Nationale.
Tenir la distance
En outre, sans avion à son nom, Congo Airways a perdu sa certification internationale de sécurité Iosa (label qualité des compagnies aériennes à l’international), le 19 décembre. En septembre en effet, à l’expiration théorique de sa certification (d’une durée de validité de deux ans, la compagnie avait obtenu de Iata, l’organisme international qui gère cette certification, un sursis de 3 mois. Mais ce délai n’a pas suffi au transporteur pour restaurer une flotte qui soit immatriculée à son nom.
Cette perte ne devrait pas changer grand-chose en pratique, puisque le Iosa est surtout demandé pour conclure des partenariats avec d’autres compagnies. Or, Congo Airways n’a pas d’accord en cours ni n’est entré en négociation avancée avec un autre pavillon. Cela envoie toutefois un signal négatif supplémentaire à ses interlocuteurs.
Ces vents contraires n’entament pas l’optimisme de Norbert Sengemali Lukukwa, ancien directeur commercial de Congo Airways nommé directeur général par intérim le 5 octobre. « Je ne vois pas les pouvoirs publics laisser mourir une compagnie qui leur appartient pleinement au profit d’une autre qui ne serait nationale qu’à moitié », argue-t-il.
D’autres semblent plus inquiets. « Certes, la CNSS a montré une réelle volonté de faire sortir la compagnie de l’ornière, en s’engageant même financièrement. Certes, la RDC est un immense marché, sur lequel il y a la place pour plusieurs transporteurs. Mais rien ne dit que Congo Airways, dans l’état où il se trouve, sera de taille à tenir la lutte avec un transporteur soutenu par Ethiopian Airlines, qui a une réelle puissance de frappe pour accompagner son partenaire dans tous les domaines de son développement, que ce soient les avions, la formation des personnels, la maintenance, les finances… » explique une source proche de Congo Airways, selon laquelle l’arrivée d’Air Congo change sensiblement la donne.
Un autre interlocuteur, proche de la compagnie naissante, ne dit pas autre chose : « Cette situation avec deux transporteurs publics n’est pas tenable sur le long terme. Les autorités s’en rendront compte à l’usage et conserveront celle qui aura fait ses preuves », estime-t-il, déjà convaincu qu’une telle décision ne pourrait intervenir qu’en faveur de son champion. L’inverse n’a d’ailleurs été envisagé par aucun de nos interlocuteurs sur ce dossier, malgré les déconvenues qu’a pu rencontrer Ethiopian Airlines par le passé, avec Ethiopian Mozambique Airlines ou Tchadia Airlines, qui ont tous deux mis la clé sous la porte.
(Tiré de Jeune Afrique)
