(Par Éric Kamba, Géostratège et Analyste politique)
À l’approche d’un remaniement gouvernemental annoncé pour le mois d’avril, la République démocratique du Congo se retrouve à un moment charnière de son histoire politique. Dans ce contexte déjà tendu, un document controversé circule massivement sur les réseaux sociaux. Il évoque un prétendu accord signé en 2018 entre le Président Félix Tshisekedi et son prédécesseur Joseph Kabila, en présence de plusieurs chefs d’État africains.
Selon ce document, plusieurs engagements majeurs auraient été pris : une immunité totale accordée au clan Kabila pour tous les crimes passés, une cogestion des institutions stratégiques de l’État – notamment les services de sécurité, la justice et les entreprises publiques – ainsi qu’un arrangement politique allant jusqu’à prévoir un soutien électoral en faveur du camp Kabila lors de la présidentielle de 2023.
Qu’il soit authentique ou non, ce document n’est pas anodin. Il agit comme un révélateur. Il met en lumière une perception largement répandue au sein de la population congolaise : celle d’un pouvoir encore prisonnier d’arrangements politiques opaques, souvent conclus en dehors de toute transparence démocratique.
Car au fond, la véritable question n’est pas uniquement celle de l’existence de ce “deal”. La question centrale est plus profonde : le pouvoir en République démocratique du Congo est-il réellement exercé au nom du peuple, ou reste-t-il structuré par des compromis entre élites politiques ?
L’hypothèse d’une immunité totale pour des crimes graves, si elle devait être confirmée, poserait un problème majeur de justice et de moralité publique. Elle consacrerait l’impunité comme mode de régulation politique et affaiblirait durablement la confiance des citoyens dans les institutions judiciaires. Un État ne peut pas se construire sur l’oubli organisé des responsabilités.
De même, l’idée d’une cogestion informelle de l’appareil d’État remettrait en cause le principe même de souveraineté institutionnelle. Elle suggérerait que les nominations et les orientations stratégiques du pays ne relèvent pas uniquement des mécanismes républicains, mais d’équilibres politiques négociés en coulisses.
Enfin, toute entente préalable sur une échéance électorale viendrait vider la démocratie de sa substance. Car une élection n’a de sens que si elle exprime la volonté libre du peuple, et non l’exécution d’un arrangement préétabli.
Mais au-delà de ce document, c’est surtout la réaction populaire qui mérite attention.
Aujourd’hui, un sentiment profond de lassitude traverse la société congolaise. Beaucoup de citoyens expriment un rejet clair et sans ambiguïté du recyclage permanent des mêmes figures politiques. Ces acteurs, présents dans plusieurs gouvernements successifs, peinent à présenter un bilan convaincant. Ils sont souvent associés, dans l’opinion publique, à la corruption, à l’inefficacité et à une absence de culture du résultat.
Dans un pays où la majorité de la population continue de faire face à des défis fondamentaux – accès limité à l’eau potable, à l’électricité, aux infrastructures routières et aux soins de santé – la reconduction des mêmes responsables est perçue non seulement comme une erreur politique, mais comme une forme de mépris.
À cette crise de gouvernance s’ajoute un autre phénomène de plus en plus préoccupant : l’influence croissante de certains réseaux religieux, en particulier des églises dites de réveil, dans la structuration du pouvoir politique.
Sans remettre en cause la liberté de culte, qui est un droit fondamental, il est nécessaire de s’interroger sur les dérives possibles lorsque des appartenances religieuses deviennent des critères déterminants d’accès aux fonctions publiques. Le cas souvent évoqué dans l’opinion est celui de l’église dirigée par Roland Dalo, dont plusieurs fidèles sont perçus comme occupant des postes stratégiques au sein des institutions, parfois à la suite de recommandations internes ou de logiques d’influence.
Cette situation alimente une perception dangereuse : celle d’un État où les nominations ne répondent plus prioritairement aux critères de compétence et de mérite, mais à des logiques de réseaux, d’appartenance ou de proximité personnelle.
Or, lorsque l’on parle aujourd’hui de renouvellement, de “nouveau sang”, il ne s’agit pas de remplacer un cercle fermé par un autre. Il ne s’agit ni de reconduire les mêmes élites défaillantes, ni de les substituer par des groupes issus de cercles religieux, amicaux ou familiaux sans réelle capacité à répondre aux défis de l’État.
Le danger est double :
• substituer l’incompétence politique par une incompétence adossée à des réseaux d’influence
• affaiblir davantage la crédibilité de l’État en brouillant la frontière entre sphère publique et appartenances privées
De la même manière, la tentation du favoritisme familial, tribal ou amical constitue une autre dérive majeure. Un État moderne ne peut pas être gouverné sur la base de la loyauté personnelle ou des liens biologiques. Il doit être fondé sur la compétence, la rigueur et la responsabilité.
Parallèlement, une autre réalité s’impose : celle d’une popularité souvent mise en scène. Des mobilisations organisées, financées, où une population fragilisée est utilisée pour donner l’illusion d’un soutien politique. Mais comment croire à une adhésion sincère lorsque les conditions de vie restent aussi précaires ? Cette situation traduit une rupture croissante entre les élites politiques et la réalité du peuple.
C’est dans ce contexte que le Président Félix Tshisekedi se retrouve face à une responsabilité historique. À environ deux ans de la fin constitutionnelle de son mandat, le moment n’est plus à la gestion des équilibres politiques, mais à la prise de décisions structurantes.
Deux voies s’offrent à lui.
La première consiste à poursuivre dans la logique des compromis, en reconduisant les mêmes acteurs au nom de la stabilité politique. Cette option, bien que rassurante à court terme, comporte un risque majeur : celui d’ancrer définitivement l’idée d’un pouvoir incapable de se renouveler et de se réformer.
La seconde voie est celle de la rupture. Une rupture assumée, fondée sur la compétence, l’intégrité et l’efficacité. Une rupture qui consisterait à ouvrir l’espace politique à une nouvelle génération de dirigeants, porteurs d’une autre vision et d’une autre culture de gouvernance — en dehors des logiques de réseaux, d’influence religieuse, de favoritisme familial ou d’amitiés politiques improductives.
Car il faut le dire avec clarté : la République démocratique du Congo ne manque pas de talents. Avec plus de cent millions d’habitants, le pays regorge de compétences, d’intellectuels, de technocrates et de jeunes capables de porter une transformation réelle. Le véritable problème n’est pas l’absence de profils qualifiés, mais le verrouillage du système politique.
Le remaniement à venir ne doit donc pas être un simple ajustement technique. Il doit être un signal fort. Un acte politique majeur qui marque une volonté de changement réel.
Quelle que soit la nature des accords passés, réels ou supposés, la seule légitimité durable reste celle du peuple. Et aujourd’hui, ce peuple exprime une exigence claire : celle de ne plus revoir les mêmes visages sans résultats — ni sous une autre étiquette, ni sous une autre influence.
un Lund
Le moment est venu de faire le choix juste. Non pas pour répondre à des équilibres politiques hérités, mais pour répondre aux attentes profondes d’une nation qui aspire enfin à un État efficace, juste et tourné vers l’avenir.
Éric Kamba
Géostratège et Analyste politique
Auteur et Chercheur en gouvernance et développement”
