La question de la révision de la Constitution continue de gagner du terrain dans l’espace public congolais. A Kinshasa, la Coalition citoyenne pour la nation (CCN) a franchi une nouvelle étape, vendredi 5 juin 2026, en organisant une importante mobilisation populaire destinée à soutenir l’idée d’une consultation référendaire sur l’avenir de la Loi fondamentale. Une journée dense, controversée, mais que ses organisateurs revendiquent comme une réussite, et dont l’archevêque Ejiba Yamapia, figure de proue du mouvement, s’est expliqué le soir même lors d’un Space live animé par le journaliste Stanis Bujakera Tshiamala.
Mobilisation populaire
Réunis à l’appel de cette plateforme regroupant des acteurs de la société civile confessionnelle et non confessionnelle, des centaines de participants ont pris part à une marche à travers plusieurs artères de la capitale avant de converger vers le terrain annexe du Stade des Martyrs. Un itinéraire qui n’était pas celui prévu au départ.
Le rassemblement devait initialement se tenir au Palais du Peuple, symbole fort, chargé de toute la puissance institutionnelle de la représentation nationale. Mais un ordre de dernière minute, émanant selon les organisateurs des autorités ayant en charge la sécurité du pays, a contraint la marche à se replier vers un site de substitution, semant la confusion dans les rangs des manifestants et dispersant une partie d’entre eux.
Un couac que l’archevêque Ejiba Yamapia a tenu à relativiser avec fermeté. « Vous savez, la délocalisation d’une manifestation démoralise les gens », a-t-il reconnu. « Mais pour montrer que nous n’étions pas prêts à être démoralisés par quoi que ce soit, nous sommes partis du Palais du Peuple pour un petit stade.
A ce stade-là, il n’y avait même pas assez de place parce qu’il y avait un monde fou. » Le président de la CCN revendique plus de soixante mille participants dans les rues de la capitale. Un chiffre que ses détracteurs contestent. L’archevêque balaie ces critiques d’un revers de main, dénonçant des « adversaires » qui « n’envoient la caméra que pour filmer une chaise vide ». « Celui qui dit que ça n’a pas marché, c’est aussi son opinion et nous la lui concédons », a-t-il lâché, avec le détachement de celui qui est convaincu d’avoir marqué des points.
Au nom de la souveraineté du peuple
Sur le fond, le message de la CCN est limpide : organiser un référendum pour « donner la parole au peuple », seul souverain légitime capable de trancher un débat qui divise profondément la classe politique et la société congolaise. « Il nous faut un référendum pour départager ceux qui disent qu’il ne faut pas changer la Constitution et ceux qui disent qu’il faut réviser, qu’il faut changer », a martelé l’archevêque. « Le peuple, c’est le souverain. »
Sur le timing d’une telle consultation, Ejiba Yamapia se montre délibérément prudent, renvoyant la balle au Chef de l’Etat : « Lui, selon son temps, selon les priorités de la République, se dira : le peuple demande le référendum, que dois-je faire ? Il placera cela dans son timing et selon les institutions. Mais c’est sur la question la plus sensible, celle qui cristallise toutes les suspicions et alimente les craintes de l’opposition, que l’archevêque a livré sa réponse la plus attendue. Derrière ce projet de changement constitutionnel, n’y a-t-il pas en réalité la volonté d’ouvrir la voie à un troisième mandat pour Félix Tshisekedi ? La question, directe, n’a pas ébranlé le pasteur. « Je ne suis pas distributeur de mandats », a-t-il répondu avec une tranquillité désarmante.
« La priorité ne peut pas être : qui doit terminer le mandat, qui doit recommencer le mandat. Mais celui que la Constitution autorise, il en a la possibilité. » Avant d’ajouter, dans ce qui ressemble à son credo : « Ce qui est dans ma tête, c’est une Constitution adaptée aux réalités actuelles du monde et de notre pays, qui puisse conduire le peuple congolais au bonheur, qui puisse conduire à la bonne gouvernance, qui puisse maintenir la souveraineté de la République Démocratique du Congo, que je considère comme l’héritage nous légué par Dieu au travers de nos ancêtres. »
Une formule habile, qui permet à l’archevêque de ne pas fermer la porte à un éventuel troisième mandat tout en refusant d’en faire l’alpha et l’oméga de son combat. C’est là la ligne classique des partisans de la révision : déconnecter le débat du sort personnel du Président pour le recentrer sur « l’intérêt du peuple » et la « souveraineté nationale ». Qu’on y adhère ou non, l’exercice est maîtrisé.
Nécessité nationale
La mobilisation de vendredi s’inscrit dans la continuité du plaidoyer lancé depuis plusieurs semaines par la CCN en faveur d’une réforme constitutionnelle. Ses responsables soutiennent que l’évolution des réalités politiques, institutionnelles et sécuritaires de la RDC justifie une réflexion nationale sur l’adaptation de certaines dispositions de la Constitution du 18 février 2006. Pour les initiateurs de la démarche, cette réflexion devrait se dérouler dans un cadre démocratique permettant à toutes les composantes de la nation de s’exprimer librement avant toute décision.
La manifestation de Kinshasa intervient dans un contexte marqué par une multiplication des prises de position autour de cette question. Au-delà des acteurs politiques, plusieurs organisations citoyennes, religieuses et sociales s’intéressent désormais au débat constitutionnel, devenu l’un des sujets majeurs de l’actualité nationale.
C’est dans cette même logique que l’Église du Christ au Congo a entrepris ces derniers jours une série de consultations avec différentes personnalités politiques, représentant aussi bien la majorité que l’opposition, avant de rendre publique sa propre appréciation sur la question.
Alors que les discussions se poursuivent dans les milieux politiques, religieux et citoyens, les partisans de la réforme constitutionnelle multiplient les initiatives pour convaincre l’opinion de la nécessité d’une consultation populaire. La mobilisation organisée par la CCN ce vendredi apparaît comme l’une des premières grandes démonstrations publiques de soutien à cette option.
L’archevêque Ejiba Yamapia, lui, en est convaincu : l’histoire retiendra que c’est le peuple qui aura tranché. Reste à savoir si les institutions lui en donneront l’occasion.
La Pros.
