(Par le Professeur et Chercheur Patience Kabamba)
Le MDW d’aujourd’hui aborde les distinctions entre les fonctions de professeur et de chercheur au sein du milieu universitaire. Il est manifeste que ces disparités ne présentent pas un caractère universel. Les fonctions et les prérogatives inhérentes à ces titres universitaires diffèrent en fonction des pays, des institutions, des universités, des disciplines et des cultures. Une proposition validée dans un contexte spécifique peut s’avérer inexacte dans un contexte différent. La question même de l’institution universitaire mérite d’être soulevée. L’éducation coloniale et eurocentrique dispensée à tous tend à accréditer l’idée que l’université européenne constitue un modèle universel. Les systèmes d’enseignement primaire, secondaire et universitaire, initialement conçus pour former les élites d’un pays donné, se sont aliénés au point que les bénéficiaires congolais sont intellectuellement belges, français, anglais, canadiens, américains et, désormais, chinois. Un intellectuel aliéné, quelles que soient ses qualités, se trouve dans l’incapacité de proposer une quelconque solution visant à transformer son pays. L’université devrait constituer un espace dédié à la formation et à l’instruction des élites nationales, en vue d’améliorer les conditions de vie au sein du pays. L’universalité intrinsèque au concept d’université requiert l’utilisation des outils intellectuels universellement accessibles afin d’assurer la liberté, la souveraineté et la prospérité de la nation.
L’opinion générale tend à considérer l’obtention d’un doctorat en Belgique, en France, au Canada ou aux États-Unis comme l’apogée d’un parcours intellectuel. La cause est aisément identifiable : l’orientation eurocentrique, et par conséquent excentrique, de l’institution universitaire congolaise. La nature intrinsèque d’une université est tributaire du contexte de son émergence. L’émergence des universités au Moyen Âge européen était intrinsèquement liée aux théories sociales et aux conflits contemporains. En effet, l’émergence de l’université européenne se situe au Moyen Âge, entre la fin du XIe et le XIIIe siècle, sous la forme de communautés autonomes de maîtres et d’étudiants (« universitas ») aspirant à s’affranchir de la tutelle de l’Église. Bologne (1088), Paris (vers 1150-1170) et Oxford (1167) figurent parmi les premières institutions universitaires.
L’université américaine que je connais le mieux est caractérisée par un capitalisme qui imprègne l’ensemble de la société. Aux États-Unis, les études supérieures représentent un coût particulièrement élevé, mais les banques privées et l’administration fédérale contribuent à compenser cette charge financière par l’octroi de prêts aux étudiants. Les étudiants qui obtiennent leur diplôme des universités américaines sont souvent confrontés à un endettement important, et bien qu’ils acquièrent des connaissances relatives aux questions de justice sociale durant leur formation, le remboursement de cette dette peut constituer un obstacle à ce qu’ils s’opposent activement aux injustices, y compris celles qui se produisent dans leur propre environnement. Les étudiants américains les plus performants, issus des universités prestigieuses telles que celles de l’Ivy League (Harvard, Massachusetts Institute of Technology, Stanford, Columbia, Yale, Princeton et l’Université de Pennsylvanie), s’orientent fréquemment vers des carrières financières à Wall Street. Il est fréquent que ces compétences intellectuelles soient détournées de la société afin de consolider le système capitaliste dans lequel les États-Unis d’Amérique sont engagés. Il serait exact de considérer que la majorité significative des professeurs d’université aux États-Unis relève de l’idéologie socio-démocrate libérale (September 2025 Forbes Survey). Ils instruisent leurs étudiants sur les problématiques de justice sociale. Des manifestations pro-palestiniennes observées récemment sur des campus universitaires américains en témoignent. Cependant, après l’achèvement de leurs études, l’application pratique des connaissances acquises s’avère difficile pour ces anciens étudiants, en raison de la prévalence des contraintes de la vie active, notamment le remboursement de la dette académique.
L’université ne constitue donc pas un concept ontologique, mais représente une réalité sociale, c’est-à-dire non autonome, qui répond à des problématiques sociales contemporaines et à leurs conséquences potentielles.
Il apparaît impératif que les institutions universitaires en République démocratique du Congo s’efforcent de répondre aux objectifs spécifiques à l’échelle locale, ainsi qu’à leurs implications aux niveaux continental et mondial. Le professeur congolais doit instruire les générations futures quant aux trajectoires complexes que le pays a empruntées, emprunte actuellement et devrait emprunter à l’avenir. Il incombe au chercheur congolais d’examiner attentivement la réalité congolaise afin de proposer de nouvelles perspectives et des analyses des données collectées sur le territoire national, notamment dans la capitale, les centres urbains et les zones rurales. Tandis que les professeurs et les chercheurs ont la possibilité d’exercer leurs fonctions au sein des universités, les chercheurs sont également présents dans le secteur privé, l’industrie, les administrations gouvernementales, les laboratoires ou les institutions dédiées à la recherche. Les enseignants disséminent le savoir afin de susciter et d’entretenir l’intérêt chez les jeunes apprenants, tandis que les chercheurs, s’apparentant à des artistes, analysent la réalité dans le but d’identifier les voies d’émancipation pour le pays. Il est à noter que la distinction annoncée entre les statuts de professeur et de chercheur demeure davantage normative et fonctionnelle qu’analytique. En raison des contraintes spatiales, les divergences épistémologiques, institutionnelles ou méthodologiques entre ces deux figures n’ont pas été explicitées de manière plus systématique, au-delà de leur fonction sociale. Il convient toutefois de souligner que, dans les universités congolaises où la recherche est largement négligée en raison d’un manque de soutien institutionnel et de financements adéquats, le professeur congolais se cantonne davantage à un rôle d’enseignant qu’à celui de chercheur producteur de savoir.
Afin de concrétiser cet objectif, il est impératif de s’affranchir des contraintes imposées par un héritage intellectuel colonial et de recentrer les efforts sur l’édification nationale, en tenant compte des réalités actuelles telles que la précarité, les détournements de fonds, les aspirations déçues et les attentes de la jeunesse. Ces conditions ne relèvent ni du contexte belge, ni du contexte français, canadien ou américain, mais du contexte congolais. Il incombe à nos professeurs et chercheurs de contribuer à leur évolution positive. Il demeure paradoxal de constater que, malgré une alphabétisation importante attestée par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), un pays en pleine mutation structurelle génère annuellement un nombre considérable de chômeurs, concomitamment à une diminution significative du niveau culturel.
Il est donc impératif d’établir des connexions entre les résultats de la recherche et le corps professoral, entre les institutions universitaires et l’État congolais qui leur accorde sa reconnaissance, ainsi qu’entre la culture d’élite ainsi formée et les acteurs de la vulgarisation, qu’ils soient médiateurs ou disséminateurs de cette culture universitaire.
