(Par Maître Guy-Patrick Kiba, expert en droits humains et en gouvernance démocratique)
I. Un discours en trompe l’œil
Le Président Félix Antoine Tshisekedi a tenu, mercredi 06 mai, une conférence de presse aux accents solennels. Sous les hommages appuyés à la presse et les appels à l’unité nationale, affleurent pourtant des menaces à peine voilées, des silences lourds de sens et une opacité persistante autour des engagements pris à Washington.
À première vue, le discours est maîtrisé : ton posé, structure claire, vocabulaire républicain. Le chef de l’État évoque la souveraineté retrouvée, le patriotisme, la transformation locale des minerais, la quête d’une paix juste. Il reconnaît les souffrances, les frustrations, les attentes. Il salue « la mission civique irremplaçable » des journalistes.
Mais derrière cette façade dialogique se dessine un exercice de communication qui multiplie les déclarations consensuelles tout en verrouillant le débat démocratique et en éludant les responsabilités internes.
II. Presse libre, mais boussole obligatoire
Le passage consacré à la liberté de la presse illustre ce double langage. Le Président commence par rappeler que la liberté de la presse « n’est pas une faveur, mais une exigence démocratique ». Puis, par glissements successifs, il transforme cette liberté en devoir d’alignement patriotique. La guerre, affirme-t-il, se mène aussi par la désinformation ; le journaliste doit être « la boussole morale » guidée par « le patriotisme républicain ».
La conclusion tombe comme une mise en garde : une information qui « affaiblit délibérément les institutions » pourrait relever de la « complicité ».
Ce raisonnement est dangereux. Il fait du Président l’arbitre de ce qui relève de l’enquête légitime ou de l’atteinte aux institutions. En criminalisant par avance toute critique trop incisive, il installe un climat d’autocensure sous couvert de sécurité nationale. Un État en guerre a des exigences, certes, mais le glissement d’une presse libre à une presse « patriotiquement responsable » constitue le premier pas vers le musellement.
III. La guerre à l’Est sans miroir
La description de l’agression à l’Est est conforme au droit international : le Rwanda et le M23 sont désignés comme agresseurs, conformément aux résolutions onusiennes. Mais l’analyse s’arrête là. Aucune mention des faiblesses structurelles de l’armée congolaise, de la corruption dans la chaîne de commandement, des collusions entre élites locales et groupes armés, ni de l’abandon de larges zones par l’administration publique. La guerre est présentée comme exclusivement « imposée ». Or, sans autocritique sérieuse, le rétablissement de l’autorité de l’État restera illusoire.
Quant aux « patriotes résistants Wazalendo », salués par le Président, ils soulèvent une question majeure que le discours contourne : quel encadrement étatique, quel processus de désarmement, quelle intégration dans une paix durable ? Le flou est total.
IV. Le trou noir des accords de Washington
Le cœur diplomatique du discours réside dans l’évocation des Accords de Washington et du partenariat stratégique avec les États-Unis. Le Président assure qu’ils ne portent « aucune atteinte à la souveraineté ». Il les présente comme un choix souverain, une convergence d’intérêts, une opportunité de transformer localement les minerais critiques. Mais aucun détail n’est fourni. Quel est le contenu précis du mémorandum sécuritaire ?
Quelles concessions accompagnent l’accès aux ressources stratégiques (cobalt, coltan, lithium) ? Quelles garanties de transformation locale, de transparence contractuelle, de respect des communautés ?
La promesse de ne jamais « brader » les ressources relève davantage de la profession de foi que du mécanisme de contrôle. Dans un pays marqué par des décennies de contrats opaques, cela ne peut suffire. La nation est invitée à faire confiance au « Garant » des institutions. Un pari risqué pour la démocratie.
V. Un bilan économique sous cloche
Les chiffres avancés impressionnent : inflation à 3,3 %, impôt sur le revenu réduit de 15 % à 3 %, salaires des fonctionnaires triplés, ceux des militaires quadruplés, quatre baisses du carburant. Le Président cite également une série de projets d’infrastructures : port de Banana, centrale de Kakobola, aéroport de N’djili, corridor Kinshasa Lubumbashi, nouvelles universités.
Mais aucun cadrage méthodologique n’accompagne ces annonces. L’inflation reflète-t-elle réellement le vécu des ménages, toujours confrontés à la vie chère ? Les hausses de salaires sont-elles effectives sur tout le territoire ? Les projets sont-ils achevés, en cours ou simplement annoncés ?
L’effet d’annonce domine l’évaluation. Le Président reconnaît que « la stabilité macroéconomique ne suffit pas », mais cette lucidité reste sans traduction concrète.
VI. Un dialogue de façade et une Constitution en suspens
Sur le plan politique, Félix Tshisekedi se dit « ouvert au dialogue », tout en disqualifiant ceux qui voudraient en faire « un instrument de pression » ou de « remise en cause de la souveraineté populaire ». Le cadre institutionnel est ainsi verrouillé.
Le débat sur la Constitution que l’opposition soupçonne de masquer une manœuvre de troisième mandat est renvoyé à un « calendrier » et à une « méthode » non précisés, assortis d’un appel à éviter « l’obsession politicienne ». En clair : on peut discuter, mais pas contester.
Le discours projette l’image d’un homme d’État responsable, mais il installe aussi un dispositif de contrôle : contrôle de la presse sous couvert de patriotisme, contrôle de l’agenda diplomatique sans transparence, contrôle du débat constitutionnel par le flou et la temporisation.
Face à une telle rhétorique, le rôle d’une presse libre n’est pas d’être une « boussole morale » alignée sur le pouvoir. Il est de poser les questions que le discours élude, d’exiger la transparence des accords, de vérifier les chiffres et de maintenir une vigilance citoyenne.
La démocratie congolaise n’a pas besoin de serments, mais de comptes à rendre.
