I. Quand le mépris du texte fondamental ouvre la voie au recul démocratique
La récente sortie du professeur Kambayi Bwatsia, qui a comparé la Constitution congolaise à un « chiffon » ou à un « papier de toilette », n’a rien d’une réflexion académique. C’est un geste politique lourd de conséquences. En s’attaquant ainsi au texte fondamental, il rejoint une rhétorique déjà entretenue par le président Tshisekedi, qui accuse la Constitution d’être un porte malheur ou un texte imposé par l’étranger. Ce discours n’est pas innocent : il prépare l’opinion à accepter l’inacceptable, c’est à dire la remise en cause de l’alternance démocratique.
II. La Constitution n’est pas un chiffon : elle est la digue contre l’arbitraire
Dans tout État de droit, la Constitution est la norme suprême. La tourner en dérision, c’est ouvrir la porte à l’arbitraire, là où seule la force décide. La science constitutionnelle l’a montré : une Constitution n’est pas sacrée, mais elle exige un minimum de respect pour conserver sa force normative. La réduire à un « papier de toilette », c’est miner ce socle commun qui garantit la stabilité institutionnelle et la confiance des citoyens.
Si la Constitution devient un chiffon, alors tout devient possible : rébellion, invasion étrangère, coup d’État. On ne peut pas délégitimer la norme suprême tout en prétendant gouverner grâce à elle. La déclaration du professeur Kambayi n’est pas seulement choquante : elle est dangereuse.
III. L’article 220 : le verrou que certains veulent briser
L’article 220 rappelle que la Constitution congolaise n’est pas un texte que l’on façonne au gré des ambitions du moment. Il protège des matières intangibles la forme républicaine de l’État, le pluralisme politique, l’indépendance de la justice et, surtout, la limitation du nombre et de la durée des mandats présidentiels. Le constituant a voulu empêcher précisément ce que certains tentent aujourd’hui : modifier les règles du jeu pour prolonger un pouvoir personnel.
Derrière les discours sur une prétendue « flexibilité » constitutionnelle se dissimule un objectif limpide : neutraliser la limitation des mandats. Ce n’est pas une révision technique, mais une attaque directe contre l’alternance démocratique. Toucher à l’article 220, c’est ouvrir la porte à la dérive autoritaire.
D’ailleurs, l’acharnement de ceux qui cherchent à affaiblir la volonté populaire montre à suffisance qu’une Constitution n’est pas un chiffon : c’est une épée, le berceau du pouvoir, et la branche même sur laquelle celui-ci repose.
IV. Révision encadrée ou changement arbitraire : une distinction fondamentale
Confondre révision constitutionnelle et modification arbitraire de la Constitution est une faute grave. Dans le contexte actuel, un tel changement relèverait d’un véritable coup d’État constitutionnel, que les citoyens attachés à la citoyenneté constitutionnelle peuvent légitimement contrer sur la base de l’article 64. Car la Constitution prévoit elle-même des procédures strictes pour toute révision. Affirmer qu’on peut la modifier « quand on veut » revient à légitimer un coup de force politique. Les artifices juridiques, référendums opportunistes, révisions déguisées, interprétations abusives, ne trompent personne : ils violent l’esprit de la Constitution et la souveraineté du peuple.
V. De la Constitution chiffon à la confiscation du pouvoir
Dans le contexte actuel, la rhétorique du « chiffon » sert un agenda précis : banaliser l’idée de toucher au verrou des mandats. Là où l’on commence par insulter la Constitution, on finit par mépriser le peuple. Déverrouiller les mandats, ce n’est pas élargir la démocratie : c’est élargir le couloir de la domination.
La stabilité d’un État repose sur la prévisibilité de sa norme fondamentale. Si la Constitution n’engage plus personne, alors seuls les rapports de force comptent. C’est la porte ouverte à la personnalisation du pouvoir, aux dérives autoritaires, à la fragilisation de l’État et à la rébellion.
VI. Critiquer, oui. Mépriser, non.
On peut critiquer la Constitution, pointer ses lacunes, proposer des améliorations. C’est même nécessaire. Mais entre la critique constructive et le mépris grossier, il y a un gouffre. Le rôle d’un universitaire n’est pas de désacraliser la Constitution au point de la rendre insignifiante, mais d’aider la société à la comprendre et à la respecter.
Réduire le texte fondamental à un « papier de toilette », c’est renoncer à cette responsabilité. C’est nourrir le cynisme, encourager les pratiques prédatrices du pouvoir et affaiblir la seule barrière qui protège le citoyen contre l’arbitraire.
VII. Sans Constitution respectée, il ne reste que la loi du plus fort
La modernité constitutionnelle ne réside pas dans l’insulte, mais dans l’exigence : reconnaître que les textes sont perfectibles, sans jamais les traiter comme des chiffons. Sans cette « foi critique » dans la Constitution, et sans le respect strict des limites de mandats, il ne reste rien d’autre que la loi du plus fort. Et nul n’en détient le monopole.
