(Par Muyoboke Mudumiza Cédric, Jurisconsulte et analyste politique)
Introduction : entre espoir politique et perplexité
À l’heure où le retour politique de l’ancien président Joseph Kabila Kabange suscite de nouvelles interrogations, les réactions au sein de la communauté Banyamulenge sont partagées. Une frange de la population, notamment certains nostalgiques de son régime, semble accueillir favorablement cette perspective. D’autres, en revanche, restent perplexes et s’interrogent sur les véritables intentions de celui qui a dirigé la République démocratique du Congo pendant près de dix-huit ans.
Dans son discours, l’ancien président semble vouloir offrir un nouvel espoir à un peuple qui souffre. Pourtant, promettre le paradis à une population meurtrie est facile ; présenter des solutions concrètes et rendre compte de son propre bilan est autrement plus exigeant.
Dès lors, une question fondamentale s’impose : le retour de Joseph Kabila représente-t-il une véritable perspective de salut pour les Banyamulenge ou risque-t-il de remuer davantage les plaies d’une communauté éprouvée par des décennies d’insécurité et de violences ?
L’objectif de cet article n’est pas de déclarer Joseph Kabila personnellement coupable de chaque violence commise durant sa présidence. Il est plutôt d’examiner les faits documentés, les obligations de son administration et les éventuelles défaillances des institutions chargées de protéger les citoyens.
- De 2001 à 2019 : une protection qui demeure à interroger
1.1. Un héritage de guerres et d’insécurité
L’arrivée de Joseph Kabila à la tête de l’État, en janvier 2001, intervient dans un contexte de guerre régionale, de fragmentation de l’autorité publique et de violences contre les populations civiles. Dans les Hauts Plateaux de Fizi, Mwenga et Uvira, les tensions communautaires et les affrontements armés ont contribué à fragiliser durablement la sécurité des Banyamulenge et d’autres communautés de la région.
Le rapport Mapping du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, qui recense les violations graves commises en RDC entre 1993 et 2003, constitue une référence importante pour comprendre ce contexte historique. Il documente notamment des crimes commis contre des populations tutsi et banyamulenge.
Il faut toutefois préciser que la période couverte par ce rapport commence bien avant l’accession de Joseph Kabila à la présidence. Tous les faits recensés ne peuvent donc pas être imputés à son administration. Ce document permet néanmoins de mesurer l’ampleur de la crise sécuritaire à laquelle son gouvernement devait répondre.
La question politique reste entière : après plusieurs années au pouvoir, quelles mesures durables son administration a-t-elle prises pour empêcher la répétition de ces violences et garantir la sécurité des Banyamulenge ?
1.2. En 2019, les violences atteignent un niveau alarmant
Dans son rapport du 26 novembre 2019, le Secrétaire général des Nations unies signale qu’à partir de mars 2019, les violences dans les Hauts Plateaux de Fizi et d’Uvira avaient fait au moins 44 morts parmi les civils et entraîné la destruction de 89 villages.
Les Banyamulenge figuraient parmi les populations particulièrement touchées, tandis que les Bafuliro, les Babembe et les Banyindu avaient également subi des violences. Le rapport relevait notamment les déplacements de population, les difficultés d’accès humanitaire et le sentiment de partialité des autorités.
Ces faits posent une question essentielle : comment expliquer que, près de dix-huit ans après le début de la présidence de Joseph Kabila, des populations civiles aient encore été exposées à de telles violences dans une région où la protection de l’État demeurait indispensable ?
Ce bilan mérite un examen rigoureux, fondé sur les moyens disponibles, les décisions prises, les alertes reçues et les résultats obtenus.
- Quelles responsabilités pour les services de Joseph Kabila ?
La protection des citoyens relève d’abord des obligations de l’État. Sous la présidence de Joseph Kabila, plusieurs institutions étaient chargées d’assurer cette mission.
La présidence de la République et le gouvernement avaient la responsabilité politique de définir les orientations nationales de sécurité, de coordonner les institutions compétentes et de veiller à la protection de tous les citoyens, sans discrimination.
Les Forces armées de la RDC (FARDC) devaient protéger les civils, prévenir les attaques et respecter le droit international humanitaire. Toute implication éventuelle de militaires dans des exactions devait faire l’objet d’enquêtes indépendantes et, lorsque les preuves le justifiaient, de poursuites judiciaires.
La Police nationale congolaise devait assurer la sécurité publique, protéger les personnes et leurs biens et intervenir conformément à la loi.
Les services de renseignement et les autorités territoriales devaient détecter les menaces, transmettre les alertes, identifier les risques et permettre une réponse rapide des autorités compétentes.
Les autorités judiciaires, enfin, avaient l’obligation d’enquêter sur les meurtres, les pillages, les destructions de villages et les autres crimes, sans distinction d’appartenance communautaire.
Il convient cependant de distinguer la responsabilité politique de la responsabilité pénale individuelle. Pour établir qu’un responsable a ordonné, facilité ou sciemment laissé commettre des crimes, des éléments de preuve précis sont nécessaires.
La question centrale demeure donc celle de la redevabilité : les services de l’État ont-ils répondu efficacement aux alertes ? Les villages menacés ont-ils bénéficié d’une protection suffisante ? Les exactions ont-elles fait l’objet d’enquêtes sérieuses ? Les responsables identifiés ont-ils été sanctionnés ?
Après près de dix-huit années à la tête du pays, Joseph Kabila peut légitimement être appelé à rendre compte du bilan sécuritaire de son administration dans les Hauts Plateaux.
- RED-Tabara et les groupes armés étrangers : quelles défaillances sécuritaires ?
La présence de groupes armés étrangers dans l’est de la RDC constitue une autre dimension importante de ce bilan.
Le rapport du Groupe d’experts des Nations unies S/2019/469, publié en juin 2019, documente les activités de RED-Tabara, mouvement armé burundais, dans les Moyens Plateaux d’Uvira, ainsi que les relations entre des groupes armés burundais et certains groupes locaux.
Cette présence soulève des interrogations sur le contrôle des frontières, les capacités de renseignement et l’efficacité des mécanismes de sécurité sous la présidence de Joseph Kabila.
On peut, sur le plan politique, s’interroger sur une éventuelle passivité des autorités face à ces activités et sur les conséquences qu’elle aurait pu avoir pour la stabilité régionale. On peut également examiner si les défaillances sécuritaires ont servi certains intérêts politiques, notamment dans le contexte des tensions institutionnelles et des retards électoraux.
La critique politique gagne en force lorsqu’elle s’appuie sur des faits vérifiables : quelles alertes ont été reçues ? Quelles opérations ont été menées ? Quels responsables ont pris les décisions ? Des complicités ont-elles été établies par des enquêtes ?
Ce sont ces questions qui permettraient d’évaluer sérieusement la responsabilité de l’administration de l’époque.
- Discours de haine contre les Banyamulenge et culture de l’impunité
Les violences physiques ne constituent pas l’unique menace à laquelle les Banyamulenge ont été exposés. Les discours de stigmatisation, les accusations collectives et l’incitation à l’hostilité peuvent également contribuer à fragiliser leur sécurité.
Ces constats rappellent la nécessité d’une réponse judiciaire impartiale. Les autorités doivent enquêter sur les menaces et les incitations à la violence, protéger les personnes visées et poursuivre les auteurs lorsque les éléments constitutifs d’une infraction sont réunis.
La culture de l’impunité devient particulièrement dangereuse lorsque des violences sont répétées sans que leurs auteurs soient identifiés et traduits en justice.
Il ne suffit pas de condamner publiquement la haine. L’État doit agir pour que les auteurs de violences et d’incitations criminelles répondent de leurs actes, quelle que soit leur appartenance politique, ethnique ou communautaire.
- Les violences de 2019-2020 : un bilan humain qui exige justice
Dans sa note analytique couvrant la période de février 2019 à juin 2020, le Bureau conjoint des Nations unies aux droits de l’homme a documenté 171 violations et atteintes aux droits humains dans les zones concernées des Hauts Plateaux.
Selon cette note, 38 % des victimes recensées appartenaient à la communauté banyamulenge. Les violences documentées comprenaient notamment des meurtres, des pillages de bétail, des destructions d’habitations et des déplacements forcés.
Derrière ces chiffres se trouvent des familles déplacées, des enfants privés d’une scolarité normale, des éleveurs ayant perdu leurs moyens de subsistance et des populations contraintes de vivre dans la peur.
Ces faits ne doivent pas être réduits à de simples statistiques ni instrumentalisés dans les rivalités politiques. Ils appellent des enquêtes, une protection effective des victimes et une réponse judiciaire à la hauteur de la gravité des violations.
La responsabilité des autorités de l’époque doit être examinée à partir des mesures qu’elles ont prises, des moyens dont elles disposaient et de leur capacité à prévenir les violences et à sanctionner les responsables.
- Trois questions auxquelles Joseph Kabila devrait pouvoir répondre
À la lumière de ce bilan, trois interrogations méritent des réponses précises.
Premièrement : pourquoi les mécanismes de sécurité n’ont-ils pas permis de prévenir durablement les violences intercommunautaires dans les Hauts Plateaux ?
Deuxièmement : quelles enquêtes ont été menées et quelles sanctions ont été prises contre les agents de l’État éventuellement impliqués dans des violations des droits humains ?
Troisièmement : quelles mesures durables ont été mises en œuvre pour garantir la sécurité des personnes et des biens en RDC, et particulièrement dans les territoires de Fizi, Mwenga et Uvira ?
Ces questions ne constituent pas une condamnation judiciaire. Elles relèvent du contrôle démocratique et de la responsabilité politique auxquels tout ancien chef de l’État doit pouvoir répondre.
Conclusion : avant de promettre le salut, il faut rendre compte du bilan
Le retour politique de Joseph Kabila ne saurait être considéré comme un salut automatique pour les Banyamulenge. Il doit être apprécié à la lumière des faits survenus pendant sa présidence, des moyens de protection dont disposait son administration et des résultats obtenus en matière de sécurité et de justice.
Les Banyamulenge ont besoin d’une protection effective de leurs droits, et non d’une nouvelle instrumentalisation de leurs souffrances dans les rivalités politiques et militaires.
La véritable question n’est donc pas seulement de savoir si Joseph Kabila peut revenir comme protecteur, mais aussi de comprendre ce que son administration a fait entre 2001 et 2019 pour protéger cette population, prévenir les violences et sanctionner les responsables.
Promettre l’impossible à un peuple meurtri peut nourrir momentanément l’espoir. Mais l’histoire juge les dirigeants non seulement à leurs discours, mais également à leurs actes, à leurs résultats et à leur capacité à rendre compte de leurs décisions.
Les Banyamulenge n’ont pas besoin de promesses supplémentaires : ils ont besoin de sécurité, de justice et de garanties concrètes pour leur avenir.
À bon entendeur, salut !
Fait à Kinshasa, le 18 octobre 2026.
