(Par Prof. Alain Mutela Kongo)
« La mort n’est pas la mort, mais plutôt une nouvelle aurore »
Il est des nouvelles que l’on entend sans parvenir à les croire. On voudrait avoir mal compris. On attend un démenti, un appel, une voix qui viendrait nous dire que l’être aimé est encore vivant. Puis le silence s’installe, et avec lui cette vérité insupportable : celle que nous espérions revoir ne reviendra plus. Le 25 septembre, le crash d’un avion à Kenge a plongé des familles entières dans le deuil. Parmi les victimes se trouvait une femme que je connaissais personnellement : Aimérance Shangu Tshiwala, notre chère Aimée, épouse de monsieur Bope Bope Étienne et mère de six enfants.
Elle venait de Mweka, où elle vivait avec les siens. Elle avait embarqué à Ilebo pour rejoindre Kinshasa et y effectuer un contrôle médical. Elle partait prendre soin de sa santé. Elle partait avec cet espoir si simple, si humain : se soigner, puis rentrer auprès de sa famille. Comment accepter que ce voyage vers les soins soit devenu un voyage sans retour ?
Depuis l’annonce de sa disparition, son nom ne se prononce plus sans douleur. Aimée… Derrière ce nom, il y avait une présence, une voix douce, une épouse, une mère. Il y avait une femme généreuse et pacifique, dont la vie comptait pour tant d’autres. Aujourd’hui, son absence nous blesse jusque dans les mots que nous cherchons pour lui dire adieu.
J’écris avec cette peine. Je n’écris pas pour expliquer l’inexplicable, encore moins pour demander aux siens de retenir leurs larmes. J’écris pour pleurer Aimée, pour honorer toutes les victimes de ce drame et pour chercher, au milieu de notre désarroi, une espérance qui puisse soutenir nos cœurs sans nier leur souffrance.
Une vie appelée à grandir
La vie humaine est un don précieux. Nul ne choisit de venir au monde ; pourtant, une fois présents, nous nous attachons à la vie, aux visages familiers, aux projets que nous portons. Nous désirons du temps : le temps d’aimer, de voir grandir les enfants, de retrouver ceux qui nous attendent, d’accomplir ce qui demeure inachevé.
Dans la pensée d’Oscar Bimwenyi Kweshi, l’existence humaine se comprend comme une réponse à l’appel de Dieu. Exister, c’est être en train de répondre à Celui qui nous appelle à la vie. Cette méditation nous rappelle que chaque personne est irremplaçable. Aucune disparition ne peut se réduire à un chiffre dans le bilan d’une catastrophe.
Aimée avait sa place parmi nous. Son époux et ses six enfants n’ont pas perdu une présence quelconque. Ils ont perdu celle dont l’existence était intimement liée à la leur. Leur douleur nous oblige à la délicatesse : nous pouvons nous tenir auprès d’eux, mais nous ne pouvons prétendre mesurer tout ce qui vient de se briser dans leur vie.
Devant une telle perte, notre foi elle-même se met à interroger : pourquoi elle ? Pourquoi ce départ si brutal ? Seigneur, où étais-tu lorsque cet avion tombait ? Comment continuer à croire en ta tendresse lorsque des enfants perdent leur mère de cette manière ?
Ces questions ne sont pas une honte. Elles sont la plainte de ceux qui aiment et qui souffrent. Je ne veux pas leur opposer des réponses trop rapides. Nous ne savons pas pourquoi ce drame a eu lieu. Nous pouvons seulement déposer devant Dieu nos larmes, notre colère et ce besoin douloureux de comprendre.
La fragilité qui nous bouleverse
Au Kasaï, nos ancêtres disaient : « Panu pakole », la vie est dure ici-bas. Nous connaissons cette parole. Mais certains jours, elle cesse d’être une sagesse transmise : elle devient une blessure que nous portons dans notre propre chair.
La maladie, les injustices et les accidents nous rappellent combien l’existence est fragile. Nous le savons, et pourtant rien ne nous prépare vraiment à la disparition soudaine d’un être cher. Nous croyons encore aux retrouvailles. Nous remettons une visite à demain. Nous pensons avoir le temps de parler, de remercier, de demander pardon. Puis la mort survient et nous laisse avec tout ce qui n’a pas été dit.
Aimée désirait vivre. Elle avait encore les siens à aimer, une santé à préserver, une vie à poursuivre. Ce qui nous déchire, c’est aussi cet avenir interrompu, ce retour qui n’aura pas lieu, cette place désormais vide au sein de sa famille.
Notre peine rejoint celle de toutes les autres familles frappées par la catastrophe. Les passagers et les membres de l’équipage avaient, eux aussi, des proches qui les attendaient. Derrière chaque nom se trouve une histoire humaine que nous ne connaissons pas tout entière, mais dont nous devons respecter la valeur.
Une séparation d’une violence insoutenable
La mort nous fait peur parce qu’elle nous sépare. Lorsqu’elle survient avec une telle violence, elle ajoute à l’absence une douleur que les mots peinent à approcher. La gravité des atteintes aux corps rend plus éprouvant encore le dernier adieu. Les familles doivent affronter à la fois la perte de l’être aimé et les circonstances terribles de sa disparition.
Je pense à la douceur d’Aimée, à cette femme pacifique que j’ai connue. Il m’est douloureux de rapprocher son souvenir de la brutalité de ce drame. Je voudrais que notre mémoire ne reste pas prisonnière des images de la catastrophe. Je voudrais que nous puissions garder d’elle son visage, sa générosité et cette douceur qui lui appartenait.
À son époux, Étienne Bope Bope, et à ses six enfants, aucune parole ne rendra celle qui leur manque. Je ne peux leur promettre que la peine passera vite. Je peux seulement leur dire qu’ils ne doivent pas être abandonnés à leur deuil. Notre affection doit se traduire par une présence fidèle, lorsque les visites se feront plus rares et que chacun aura repris le cours de ses journées.
Pleurer avec eux, c’est aussi demeurer disponibles dans la durée. C’est écouter sans imposer de paroles, respecter leurs silences et les aider, autant que nous le pouvons, à porter les jours qui viennent.
Espérer au milieu des larmes
Dans cette souffrance, je demeure attaché à l’espérance chrétienne : la mort n’a pas le dernier mot sur la personne humaine. Cette foi ne m’empêche pas de pleurer Aimée. Elle ne rend pas son absence moins cruelle. Elle m’aide à confier à Dieu celle que nous ne pouvons plus retenir auprès de nous.
Croire en la vie éternelle ne signifie pas accepter avec indifférence qu’une vie soit brutalement interrompue. Ce serait mal aimer les morts que de faire de l’espérance une manière de détourner les yeux de ce qui leur est arrivé. Nous avons le droit de souffrir, de poser des questions et de demander que la vérité soit établie.
Selon la parole baketé rappelée dans notre tradition, « la coupe de la vie ne se boit pas à moitié » : « Pamba wa moyu, kabamunuanua lulengi ». Cette parole exprime notre désir de vivre pleinement. Elle rend plus sensible encore la douleur d’un départ qui nous paraît trop tôt venu.
Nous aurions voulu qu’Aimée reste. Nous aurions voulu lui accorder encore du temps auprès de son époux et de ses enfants. Nous ne pouvons pas lui rendre les années que nous espérions pour elle. Mais nous pouvons préserver son souvenir et prendre soin de ceux qu’elle laisse dans la peine.
Lorsque nous disons que la mort peut être une nouvelle aurore, nous parlons depuis notre foi, avec nos fragilités et nos interrogations. Nous n’affirmons pas que cette catastrophe était nécessaire, ni que Dieu aurait voulu la souffrance des familles. Nous espérons que sa tendresse accueille les disparus et qu’elle ne nous abandonne pas dans notre nuit.
Protéger la vie en mémoire des disparus
La mémoire des victimes nous impose une exigence de vérité. Les circonstances du drame doivent être éclaircies et les responsabilités éventuelles établies avec rigueur. S’il apparaît que des négligences ont contribué à cette catastrophe, elles devront être reconnues et leurs auteurs répondre de leurs actes. Le chagrin ne doit pas être enseveli sous l’oubli.
La fragilité humaine ne nous dispense pas de protéger la vie. Elle nous y oblige davantage. Nous ne pouvons empêcher toute mort, mais nous devons combattre ce qui expose inutilement des êtres humains au danger. Chaque mesure de vigilance, chaque responsabilité assumée peut épargner à une autre famille la douleur qui nous accable aujourd’hui.
Que notre hommage ne s’achève donc pas avec ces mots. Qu’il se poursuive dans l’attention portée aux familles et dans le respect concret de toute vie humaine.
Adieu à notre chère Aimée
Aimérance Shangu Tshiwala, chère Aimée, ton départ nous laisse démunis. Tu étais partie pour te soigner, et nous devons maintenant apprendre à parler de toi au passé. Cette pensée nous fait mal. Il nous faudra du temps pour accueillir une réalité que notre cœur refuse encore.
Nous garderons le souvenir de ta douceur et de ta générosité. Nous te confions à la miséricorde de Dieu, avec tous ceux qui ont péri dans ce drame. Que ton époux et tes enfants trouvent auprès de nous une affection qui ne se dérobe pas lorsque les premiers jours du deuil seront passés.
Nous te pleurons, Aimée. Et c’est en pleurant que nous osons espérer : que la paix t’accueille, que la lumière de Dieu t’enveloppe et que l’amour qui nous unit à toi demeure vivant dans nos cœurs.
Aimérance Shangu Tshiwala, waya polu !
Repose en paix, chère Aimée.