Le père de la musique congolaise moderne, le pape de la rumba qui, en disparaissant à cinquante et un ans, emporté par la maladie, laisse derrière lui un testament de 150 albums. « Je suis le seul musicien africain à avoir exercé mon métier trente ans durant sans me détacher de l’orchestre que j’ai créé, ni du style qui fait le cachet du groupe. J’en suis fier et je remercie le Bon Dieu de m’avoir donné une vie aussi remplie », déclarait-il. Avec la disparition de Franco le 12 octobre 1989, c’est une page immense de l’histoire de la musique moderne du continent africain qui se tourne.
François Luambo Lua Ndjo Makiadi, connu sous les noms de Luambo Makiadi Franco alias Grand Maître ou, plus simplement, de Franco, est un compositeur, un chanteur et un musicien congolais. Il reste le plus prolifique des compositeurs congolais.
Alors qu’il est encore un bébé, ses parents déménagent à Léopoldville.
Il fabrique sa propre guitare à l’âge de sept ans. Son père meurt quatre ans plus tard et Franco abandonne l’école pour subvenir aux besoins de sa famille. Il fait ses débuts professionnels à 12 ans, dans un groupe nommé Watam (« Les délinquants »). Son frère Bavon Nsiongo fut aussi célèbre comme musicien et auteur-compositeur.
Franco et l’Ok Jazz
En 1956, après la fondation du groupe TP OK Jazz, Franco commence à jouer dans les fêtes ou concerts.
Si au début, l’OK Jazz joue un peu de jazz pour plaire aux Européens vivant dans la colonie belge, rapidement il se tourne vers la musique latine, très à la mode. Rumba et cha-cha-cha font à cette époque, la joie des danseurs dans les bars de Léopoldville (qui sera rebaptisée Kinshasa, en 1966) et Brazzaville. Reprenant la sonorité « hawaïenne » de la guitare introduite par Zacharie Elenga, alias Jimmy, et dans le sillage du guitariste zaïrois Tino Barosa, Franco fait du pachangué, un mélange de patchanga et de meringué. Puis il accélère progressivement la rumba, tout en l’enrichissant d’éléments traditionnels du terroir.
Il invente alors le style qui sera sa marque et fait encore danser aujourd’hui l’Afrique et sa diaspora. Dans les chansons de l’OK Jazz, l’amour est dès le début un leitmotiv. Les femmes craquent donc par bataillons entiers pour le groupe, surnommé jusqu’en 1960, « l’Orchestre des jeunes filles ». Après l’indépendance, le cercle des fans s’agrandit. De nombreux fêtards traversent le fleuve pour venir de Brazza à Kinshasa où les nuits sont réputées plus agitées. Une fois digérée la déception d’avoir vu partir le grand rival, l’African Jazz, à Bruxelles pour participer à la table ronde sur l’indépendance du Congo belge, l’OK Jazz bombe le torse après sa tournée triomphale dans le pays et à Brazza puis son départ, à son tour, pour l’Europe où il enregistre sur le label Surboum African Jazz.
Les premiers tubes ne se font guère attendre (« Amida Asukisi Molata », « Chérie Zozo »…) et la réputation de Franco, surnommé désormais le « Sorcier de la guitare », croît chaque jour un peu plus. En 1963, l’OK Jazz se professionnalise en se constituant en société commerciale. Tout pourrait aller pour le mieux si les dettes ne s’accumulaient un peu trop. En 1965, l’année où il sort l’un de ses titres historiques (« Ngai Marie n’zoto »), les huissiers saisissent une partie du matériel pour payer les créanciers. Franco va-t-il jeter l’éponge ? En 1982, en route pour la Belgique, avec la ferme intention de se lancer dans de grands projets. Déjà à l’origine des Editions Likembé (fondées en 1969) et des Editions populaires, qui pressent les disques du TP OK Jazz, en 1983, il crée le label Choc Choc, enregistre un album, puis entame une tournée à travers l’Europe et les Etats-Unis.
Réhabilitation
En 1984, retour au pays. Le maréchal Mobutu le fait rappeler, sentant que pour la campagne présidentielle, Franco pourrait être un faire-valoir efficace. On oublie les menus reproches, les malentendus passés… Le musicien réhabilité enregistre un album faisant l’éloge de « Tata M », largement distribué ensuite dans tout Kinshasa. Franco revient donc aux affaires, chez lui.
Dans son quartier général, un immeuble qu’il a fait construire abritant un club, un bar-restaurant, un hebdomadaire musical (Yé), il gère les activités du TP OK Jazz et préside l’UMUZA (Union des Musiciens zaïrois). Il ouvre un complexe de distractions, enregistre plusieurs albums dans lesquels il montre ses talents de chroniqueur de la vie sociale et glisse des messages utiles, par exemple « Mario » (1985) où il se moque des gigolos et « Attention Na Sida » (1987), à propos du sida, dans lequel il pointe l’attitude des Etats-Unis et de l’Europe qui désigneraient selon lui l’Afrique responsable de ce fléau.
Au cours d’une tournée européenne, alors que son état de santé se dégrade (malgré les affirmations contraires de l’artiste, la rumeur dit Franco atteint par cette maladie dont on riait il n’y a pas si longtemps au pays, la surnommant « syndrome imaginaire pour décourager les amoureux »), il enregistre en 1989 un album avec Sam Mangwana. Ce sera son dernier éclat musical. Il meurt quelques mois plus tard. Plus d’un million de personnes assisteront à ses obsèques à Kinshasa
L’OK Jazz est mort, vive le Très Puissant OK Jazz
La réponse arrive un soir au Vis-à-Vis, le bar-dancing le plus couru à Matonge, ce fameux quartier de Kinshasa où la fête ne s’arrête jamais. Franco y présente son nouveau groupe, le TP OK Jazz (Très Puissant OK Jazz), avec qui il va lancer un nouveau rythme, à partir de la rumba, le bouché. Pour écouter le TP OK Jazz à cette époque, il suffit d’aller au Kasavutu, lieu où il est de bon ton de montrer qu’on a de l’argent ou que l’on sait faire « comme si ».
En 1958, il écrit Mukoko pendant qu’il est en prison pour « conduite dangereuse ». La chanson est interdite par les autorités coloniales pour ses allusions à la décolonisation. Son album de 1966 Luvumbu Ndoki est interdit et la plupart de ses copies sont détruites. Franco enchaîne encore de nouveaux tubes : « Jalousie à bas », « Polo le chipeur », et autres « Misèle ». L’arrivée de Sam Mangwana et Mpudi Youlou dans le groupe après le départ de Vicky Longomba, va être suivie par une évolution du style musical. Franco développe le « sébéné », un long discours à la guitare après le premier couplet. Ce sera très vite la formule adoptée par tous les groupes, une astuce efficace pour permettre au guitariste leader d’exhiber sa virtuosité en matière d’improvisation. En 1974, TP OK Jazz et Franco participent au festival Zaïre 74, organisé à l’occasion du combat de boxe entre Mohamed Ali et George Foreman, à Kinshasa. En 1975, le chanteur Ndombe Opetun rejoint cette équipe qui gagne, systématiquement élue Meilleur orchestre zaïrois de l’année. Il chante souvent dans sa langue maternelle, le kikongo, plutôt qu’en lingala. En 1976, il est décoré comme Officier de l’Ordre national du Léopard. En 1977, Franco fait partie du FESTAC 77, un festival des cultures et arts noirs et africains qui se tient à Lagos, au Nigeria, et réunit près de 60 pays.
Proche au président Mobutu Sese Seko, il est nommé « Grand Maître » de la musique zaïroise. En 1979, Franco est emprisonné pendant plus d’un mois, accusé d’écrire des « paroles obscènes ».
Fin d’une icône de la musique
En 1987, une rumeur court que Franco est sérieusement malade. Cette année, il sort un disque intitulé Attention na SIDA (« Attention au SIDA » en lingala). Certains en déduisent qu’il est séropositif. Franco meurt le 12 octobre 1989 aux Cliniques de l’université catholique de Louvain Mont-Godinne en Belgique. Son corps est rapatrié au Zaïre et un deuil national de quatre jours est tenu.
Une statue de Franco a été érigée à Kinshasa en 2015. Il est considéré comme un des fondateurs de la musique congolaise contemporaine. Il est parfois nommé le « Sorcier de la guitare ».
César Nkangulu
