(Dr David MENGE)
La province du Sankuru tire son nom de la rivière éponyme, affluent majeur du fleuve Congo qui traverse la région d’est en ouest. Avant la colonisation, le territoire était occupé par les Tetela, les Kusu, les Kela, les Nkutu et d’autres groupes bantous, organisés en chefferies et royaumes aux réseaux commerciaux actifs fondés sur l’ivoire et les produits forestiers.
Sous l’État indépendant du Congo puis sous le Congo belge, entre 1885 et 1960, le Sankuru fut intégré à la grande province du Kasaï. Les réformes successives donnèrent naissance à la province Congo-Kasaï, puis à la province de Lusambo en 1933, avant qu’elle ne soit rebaptisée Kasaï en 1947.
La véritable rupture intervient en 1962, deux ans après l’indépendance. Le Kasaï est alors divisé en cinq provinces : Sankuru, Lomami, Luluabourg, Sud-Kasaï et Unité Kasaïenne. Officiellement, cette fragmentation devait rapprocher l’administration des populations dans un contexte de forte instabilité. Dans les faits, elle a surtout créé de nouveaux fiefs politiques, alimenté les rivalités locales et mis en difficulté des entités dépourvues de ressources propres, fragilisant les circuits économiques et exacerbant les tensions sociales. Faute de bases économiques solides, la réforme est abandonnée en 1966.
C’est dans ce contexte que le district du Sankuru est érigé en province en 1962, une existence effective en 1963 avec six territoires : Katako-Kombe, Lodja, Kole, Lomela, Lubefu et Lusambo, dont ce dernier devient chef-lieu. L’expérience ne dure que trois ans : la réforme centralisatrice de Mobutu dissout la province en 1966 et la réintègre au Kasaï-Oriental. Le Sankuru se retrouve alors avec une identité politique fragile, dépendante du pouvoir central, et sans infrastructures capables de soutenir son développement.
Cette instabilité institutionnelle, qui a fait osciller le Sankuru entre le statut de province et celui de district, a empêché toute continuité administrative. Avant 2015, la province existait davantage sur le papier que dans la réalité. La loi de 2008 issue de la Constitution de 2006, qui consacre la décentralisation et la création de nouvelles provinces, redonne théoriquement vie au Sankuru, mais sans moyens financiers suffisants. Les jeux politiques se mêlent à la gouvernance locale, et l’arrivée d’un gouverneur dépourvu de majorité solide rend l’administration encore plus vulnérable. En dix ans, cinq gouverneurs se succèdent, empêchant toute vision à long terme. Comment, dans de telles conditions, espérer le développement d’un territoire déjà marginalisé depuis des décennies ?
La province ne peut revendiquer qu’un seul de ses fils ayant marqué l’histoire nationale : Patrice-Emery Lumumba, assassiné pour avoir défendu la souveraineté du pays. Sa vision n’a pas été poursuivie par ceux de ses compatriotes sankurois qui ont accédé aux fonctions nationales. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui s’interrogent sur la légitimité des élus nationaux et provinciaux, tant les résultats ne reflètent pas la détresse de leurs concitoyens. Après plus de soixante ans d’indépendance, le Sankuru demeure la seule province dépourvue de bâtiments administratifs et d’infrastructures routières fonctionnelles, incapables d’assurer la communication entre ses propres territoires. Un constat alarmant qui témoigne d’un problème profond de mentalité collective.
Pourtant, le Sankuru fut autrefois un grenier agricole reconnu : café, coton, cacao, riz, manioc, caoutchouc, huile de palme, arachides… Autant de productions aujourd’hui en chute libre faute de politique agricole adaptée. L’agriculture de subsistance, devenue la norme, ne suffit ni à nourrir la province ni à alimenter un marché extérieur pourtant à portée de main.
Les archives laissent entrevoir un potentiel encore inexploité : diamant artisanal, cuivre, cobalt, or, pétrole non localisé. Face à la déception provoquée par leurs dirigeants, les Sankurois invitent désormais les investisseurs nationaux et étrangers à s’intéresser à ces ressources, espérant que leur exploitation puisse financer le développement régional. Beaucoup placent leurs espoirs dans une nouvelle génération d’acteurs politiques déterminés et dévoués.
Le geste du Président en faveur de la construction de l’aéroport de Lodja est salué comme un premier pas vers le désenclavement de la province. Les habitants espèrent désormais que les travaux iront à leur terme et ouvriront la voie à la renaissance d’un territoire trop longtemps abandonné.
