
(Par Eric Kamba, Geo-Strategist, Analyste Politique et Coordinateur de CADA)
Le monde connaît, enfin, la vraie face du régime de Paul Kagame : tentatives d’assassinats, morts suspectes, intimidations, utilisation de technologies de surveillance contre les membres de son propre parti dans le but de réduire au silence les voix critiques, à l’intérieur de ses frontières comme à l’étranger. Un paradoxe cependant, ce régime autocratique est soigné aux petits oignons par les démocraties occidentales qui ne s’en cachent pas : partenariats économiques, coopérations judiciaires sur les questions migratoires, fourniture de contingents de Casques bleus, financement militaire, etc. Ceci au mépris des valeurs cardinales sous-tendant ces grandes nations. C’est cela le mérité de l’enquête «Rwanda classified» qui, à tout le moins, entame la notoriété du satrape de Kigali, le désacralise du même fait, et suscite bien de questions, notamment, quelle est la politique d’influence rwandaise et quels leviers utilise-t-elle ? La RDC doit se montrer préoccupée et en développer l’antidote.
Trente ans après un génocide qui en cache un autre en RDC avec plus de 10 millions de morts et une crise humanitaire innommable à la base de 5 millions de déplacés internes vivant dans des conditions infrahumaines dans sa partie Est, «les aveugles recouvrent la vue (…) et les sourds entendent». Là où la journaliste britannique Michela Wrong, auteur du livre «Assassins sans frontières», une autopsie particulièrement détaillée et rigoureuse du système totalitaire mis peu à peu en place par le FPR (Front Patriotique Rwandais) après sa victoire totale en 1994, la Canadienne Judith Rever et d’autres journalistes, chercheurs et universitaires, ses sont cassés les dents, parce que régulièrement accusés de «négationnisme» ou de «revisionnisme», le collectif Forbidden Stories vient de réussir un coup de maître : dénuder le tyran rwandais en révélant sa vraie face au monde sans une avalanche de contestations et protestations parmi ses souteneurs, principalement, occidentaux.
C’est cela le mérite de l’étrange phénomène ayant frappé 17 médias et 50 journalistes ayant participé à l’enquête collective sur les «dérives de l’autocrate rwandais qui fascine jusque-là l’Occident». Dans son article «Rwanda : The Darling Tyrant» paru en mars 2014, Anjan Sundaram note que ce qu’il faut savoir sur le président rwandais Paul Kagame, reconnu pour avoir commandé les forces qui ont mis fin au génocide au Rwanda et devenu à ce point une célébrité mondiale, ce n’est pas seulement qu’il est dictateur responsable de violations massives des droits de l’homme, mais aussi que malgré cela, il a de nombreux amis.
Bill Clinton le considère comme l’un des «plus grands dirigeants de notre époque». Tony Blair le qualifie de «visionnaire». Le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon n’est pas en reste. Il espère que «de nombreux pays africains imiteront ce que fait le Rwanda».
Travaillant en étroite collaboration avec Bill Gates, Kagame a prononcé des discours à la plus prestigieuse université Harvard et a reçu des doctorats honorifiques de plusieurs universités aux USA et en Europe. Point de doute, il est porté par des lobbies puissants constitués des dirigeants politiques de premier ordre dans le monde, des scientifiques et du monde des finances.
Les éloges au Rwanda, dans la presse et dans les forums publics, dit Anjan Sundaram, sont encore plus enthousiastes. Le félicitant, Ban Ki-moon laisse entendre que les Rwandais ne trouvent à critiquer dans le chef de leur président et que l’opposition est composée de partis qui refusent de s’exprimer contre Kagame, même s’agissant de l’abolition de la limite de deux mandats prévue par la Constitution.
En plus de ces éloges, le président Paul Kagame s’est doté d’une machine d’influence pour valoriser ses réussites à l’international, se présentant comme une marque synonyme de modernité et de succès. Il mène en même temps une politique d’influence agressive contre les détracteurs de son régime. Il s’est trouvé pas n’importe quels ambassadeurs : les équipes de football de renommée internationale : Paris Saint-Germain, Arsenal et Bayern Munich. «Visit Rwanda», entendez «Visitez le Rwanda», c’est le slogan estampillé sur le dos des joueurs du prestigieux club français de football et que l’’on aperçoit aussi au bord de la pelouse du mythique Parc des Princes.
Ce n’est pas tout. Le Rwanda s’est érigé en un hub des minerais stratégiques dont son sous-sol ne regorge pas et pour lesquels il a signé un accord avec l’Union européenne. Outre les conférences internationales, il organise un tour cycliste de niveau international, «Tour du Rwanda», il est initiateur de la BAL (Ligue Africaine de Basketball), une compétition au niveau continental. Il s’est d’une compagnie aérienne, Rwandair, une société qui bat de l’aile présentement, mais qui avait une vocation africaine et internationale.
Et puis, pays anglophone, le pays des mille collines a su placer avec la complicité de la France sa ressortissante, en l’occurrence Louise Mushikiwabo, ancienne cheffe de la diplomatie, comme secrétaire générale de l’OIF (Organisation Internationale de la Francophonie). Au détriment, bien entendu, de la RDC qui passe pour le grand pays francophone du monde. Autrefois, il avait hissé un autre Rwandais, Donald Kaberuka, à la tête de la BAD.
Bref, Paul Kagame a fait du Rwanda le «nation branding», rendant, du fait même, son image mythique. Quoi de normal qu’il soit adoubé, chouchouté au point de se voir absoudre tous les péchés, voire des crimes contre l’humanité qu’il ne cesse de commettre en RDC. Pis encore, des médias «mainstream», entre autres Le Monde, Libération, voire la cellule investigation de Radio France, etc.), dont certains ont participé à l’enquête, n’ont pas manqué jadis de lui tresser des lauriers. Et de longue date, note le journal français Marianne, ils ont été plus soucieux d’établir la responsabilité de la France dans le génocide que d’interroger celle du FPR de Kagame avant, pendant et après la tragédie ayant coûté la vie à plusieurs centaines de milliers de Tutsis et Hutus modérés.
Tantôt sous-traitant de certaines puissances occidentales en Afrique, et sans doute détenteurs de bribes de secrets de certains grands dirigeants du monde, Paul Kagame a poussé son outrecuidance au point de s’ingérer dans la politique étrangère de quelques pays occidentaux. Tout lui était donc permis pourvu qu’il protège les intérêts de ses maîtres.
L’on ne peut donc, s’étonner que les dix millions de morts en RDC soient passés sous silence et que des condamnations de Kigali ne soient pas suivies de sanctions, bref de l’incurie de la conscience de la communauté internationale. C’est un loup qui a été revêtu de la peau d’agneau.
Et, le mérite de Rwanda classified, ce n’est pas ce qui semble être des révélations. Il n’y en a pas du reste. Tout ce que relate l’enquête, c’est connu et du déjà entendu. Ce qui sort de l’ordinaire c’est le fait que finalement «les aveugles recouvrent la vue (…) et les sourds entendent». Les crimes de Paul Kagame sont tels que l’on ne sait plus fermer les yeux, ni boucher les oreilles. On le présente peu à peu sous sa vraie image.
C’est à se demander si cet étrange phénomène est le fait des journalistes eux-mêmes ou s’agit-il pas d’une main noire qui tire les ficelles en coulisse, parce que de plus en plus encline à voir des choses sous d’autres prismes. C’est possible. Toutefois, cela ne doit pas pousser le Gouvernement congolais à un certain contentement, mais plutôt à une autre géopolitique, sur fond de rapport de force, et à même d’appréhender la politique d’influence rwandaise et les leviers qu’elle utilise.
