Souvent présenté comme le « père spirituel » du Chef de l’État, le fondateur du Centre missionnaire Philadelphie compte plusieurs adeptes de son église dans le premier cercle de Félix Tshisekedi. Portrait.
« Gloire à Dieu, gloire à Dieu, nous accueillons le chef de l’État », s’époumone le speaker sur scène. Félix Tshisekedi fait son entrée sous les hourras de la foule. Le bâtiment, un grand cube de béton où trônent encore quelques échafaudages, a beau être encore en chantier, l’ambiance qui y règne, ce dimanche 24 novembre, est festive. L’arrivée du président de la RDC sous les crépitements des flashs est digne d’un début de meeting. En campagne pour la modification de la Constitution, le président congolais n’est pourtant pas là pour parler politique. Il est venu assister au culte organisé par le Centre missionnaire Philadelphie (CMP), l’une des églises pentecôtistes les plus réputées de Kinshasa.
Suivi de près par son service de sécurité, Félix Tshisekedi, vêtu de blanc, est aussi accompagné d’un homme arborant une chemise verte et un large sourire. Âgé de 60 ans, il se nomme Roland Dalo, mais ses fidèles l’appellent « l’apôtre ». Fondateur du CMP, il est souvent présenté comme le « père spirituel » de Félix Tshisekedi.
Dans un pays où foi et politique sont étroitement liées, les réseaux pentecôtistes constituent un véritable vecteur de mobilisation. Félix Tshisekedi, qui dit avoir grandi comme un « enfant de l’Église catholique », mais se revendique aujourd’hui plus proche des milieux évangéliques, ne fait pas exception. Il a même exacerbé ce phénomène en accordant une place de choix dans son entourage à plusieurs pasteurs, dont les attributions dépassent souvent le cadre de la religion.
« Il peut tout dire à Félix Tshisekedi »
De tous ces hommes de Dieu qui gravitent autour du chef de l’État, Roland Dalo est sans doute le plus influent. S’il n’a ni fonction officielle ni rôle d’intermédiaire économique ou de diplomate de l’ombre, comme d’autres religieux proches du président, il dispose d’une proximité spirituelle avec ce dernier. Chacun de ses prêches sont systématiquement suivis et commentés, notamment lorsqu’ils abordent la situation politique du pays. En mars 2022, il avait par exemple évoqué l’élection présidentielle de décembre, mentionnant « une course » avec « quatre coureurs principaux », dont deux seraient à l’en croire dans l’incapacité d’aller au bout.
Selon plusieurs sources dans l’entourage de Félix Tshisekedi, il bénéficie en outre d’une discrète influence sur la sphère politique. « Il a une relation très spéciale avec le président, résume un membre du cabinet présidentiel. Il est l’un des rares qui peut tout lui dire. » C’est précisément la raison pour laquelle Roland Dalo s’est retrouvé, malgré lui, au cœur de l’actualité congolaise.
Avant de recevoir le chef de l’État dans son église le 24 novembre, le pasteur avait, lors de différents prêches prononcés les jours précédents, dénoncé la corruption des élites politiques. « Les petits voleurs du grand marché qui volent des centimes sont traqués, mais les grands voleurs au niveau de l’État vivent calmement », avait-t-il déclaré, sous les applaudissements des fidèles. « Je prie pour que dans mon pays, le “Peuple d’abord” ne soit pas seulement un slogan, mais une réalité », avait-t-il ajouté, en référence à la célèbre devise de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti de Félix Tshisekedi.
Ces propos, qui ont suscité l’agacement de certains responsables du parti au pouvoir, ont aussi fait de Roland Dalo une cible sur les réseaux sociaux. La visite de Félix Tshisekedi au CMP, quelques jours seulement après ces déclarations, avait donc valeur d’apaisement. Servait-elle aussi, pour le chef de l’État, à réaffirmer sa proximité avec un religieux dont le réseau s’étend jusqu’à son propre cabinet ?
Disciple de Jacques André Vernaud
Figure incontournable des milieux pentecôtistes congolais, Roland Dalo est né dans la province du Sankuru, dans un village où s’est établie une mission protestante. Deuxième d’une fratrie de cinq enfants, il est élevé dans un milieu modeste. Son père, Henri Bertin Luhata, a un frère ainé, Okitundu Dovel, dont un fils est l’actuel sénateur Léonard She Okitundu.
Directeur d’une école primaire, Henri Bertin Luhata aurait voulu que Roland Dalo devienne avocat. Le futur religieux est même allé jusqu’à obtenir son diplôme de droit. Mais, lorsqu’il a annoncé à son père qu’il avait choisi une autre voie, la réponse de ce dernier a d’abord été : « Qu’ai-je fait au Ciel pour qu’un tel sort me soit réservé ? »
D’abord formé à l’East Africa School of Theology de Nairobi, il a suivi le même enseignement que son épouse, Viviane, qui officie aujourd’hui à ses côtés, avant de devenir l’assistant d’un célèbre pasteur suisse, Jacques André Vernaud. Le fondateur de La Borne, la première méga-église du Congo, érigée en 1984 à Kinshasa, fut un acteur central du pentecôtisme au Congo. C’est un autre prédicateur de renom, Marcel Bomboko, qui lui a présenté Roland Dalo. Ce dernier est ensuite devenu son principal disciple et a prêché à La Borne entre 2001 et 2006.
Leurs routes ont fini par se séparer, contre leur gré a toujours assuré Roland Dalo. Alors âgé d’une quarantaine d’années, il s’est ensuite installé brièvement aux États-Unis. C’est là-bas qu’il dit avoir eu la révélation qu’il devait rentrer au Congo pour ensuite fonder son église. Elle prendra le nom de Centre missionnaire Philadelphie.
Le premier culte, organisé le 24 février 2008, rassemble des centaines de personnes. L’église de Roland Dalo, déjà connu de la scène pentecôtiste congolaise grâce à ses années de prêches aux côtés de Jacques André Vernaud, gagne rapidement en popularité.
Fayulu, Nangaa, Luhaka…
Au fil des ans, le CMP a vu défiler une bonne partie de la classe politique congolaise. Outre le couple Tshisekedi, d’autres personnalités comme le sénateur Moïse Nyarugabo, l’ancien Ministre Thomas Luhaka ou encore l’ex-patron de la police congolaise, Charles Bisengimana, ont assidûment fréquenté le CMP. C’était aussi le cas de deux acteurs majeurs de l’élection présidentielle de décembre 2018 : le président de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) de l’époque, Corneille Nangaa, aujourd’hui chef de file de l’Alliance Fleuve Congo (AFC), la plateforme politico-militaire alliée des rebelles du M23, et l’opposant Martin Fayulu, candidat malheureux de ce scrutin.
Au lendemain de cette élection controversée, que Fayulu assure avoir remportée, le chapiteau de Philadelphie n’est plus seulement un lieu de culte. Il devient aussi un éphémère espace de médiation, le seul lieu où se croisent encore l’opposant et le nouveau président. Le 3 février 2019, une semaine après l’investiture de Félix Tshisekedi, le CMP organise un culte spécial. Le chef de l’État est invité sur scène pour recevoir la bénédiction de plusieurs pasteurs. Depuis ce jour, Martin Fayulu n’est plus revenu à Philadelphie, accusant ce dernier d’avoir pris fait et cause pour Tshisekedi. « Ce n’est pas le rôle de l’église de prendre le parti d’un candidat à l’élection présidentielle. L’apôtre Roland Dalo a respecté son devoir de neutralité », nous confiera quelques années plus tard l’un des pasteurs du CMP.
« Nettoyer l’entourage présidentiel »
Avec l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi, l’église Philadelphie prend une autre dimension. Le président et le pasteur nouent aussi des liens plus étroits. Le premier a notamment assisté aux mariages de deux des enfants de Roland Dalo. Il était également présent aux obsèques du père de celui-ci, Henri Bertin Luhata, en août 2022. Le second participe de son côté à la plupart des célébrations religieuses officielles et prêche dans nombre d’entre elles. Il profite aussi de moments de recueillement plus discrets pour échanger avec le chef de l’État.
Chaque dimanche, ou presque, depuis l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi, un culte privé et en comité restreint est organisé par le CMP au sein même de la Cité de l’Union africaine, l’un des sites de la présidence congolaise. Membres de la famille présidentielle, ministres, conseillers… Ce rendez-vous quasi hebdomadaire est devenu un lieu de prière et de réseaux. Une occasion, pour certains, de profiter d’une légère accalmie dans l’agenda du chef de l’État pour lui glisser un mot ou pousser un dossier au moment de le saluer à la fin du culte.
S’il délègue, depuis 2016, la gestion du CMP à d’autres pasteurs afin de se consacrer, notamment, à ses activités de formation à travers son organisation, Dalo Ministries International, le prédicateur reste associé à plusieurs événements officiels. Il a, par exemple, prié lors de l’investiture de Félix Tshisekedi pour son second mandat, le 20 janvier dernier. L’occasion de plaider auprès du chef de l’État pour qu’il s’entoure « d’hommes et de femmes de qualité » lors de ce quinquennat et qu’il écarte « les voleurs ». « Le président s’est montré sensible aux encouragements de Roland Dalo à nettoyer son entourage », assure un conseiller de Tshisekedi.
Du cabinet au gouvernement
Si les proches du prédicateur contestent l’influence qu’il a pu avoir sur les nominations, le « réseau Philadelphie » s’est, de fait, étendu dans le premier cercle du président congolais. Dans la bataille qui a opposé plusieurs prétendants pour le poste de directeur de cabinet, c’est finalement un proche de Roland Dalo qui a remporté la mise. Ex-patron de l’Agence nationale pour la promotion des investissements (Anapi) et juriste de formation, Antony Nkinzo Kamole est un fidèle de longue date du CMP, où il officie même occasionnellement comme pasteur.
C’est à ce technocrate que Félix Tshisekedi a confié la mission de piloter un cabinet longtemps miné par les scandales. Celui de la Première Dame, Denise Nyakeru Tshisekedi, est, lui aussi, dirigé par une membre du CMP, Nathalie Luamba. Cette dernière est l’épouse de Ken Luamba, l’un des principaux pasteurs de Philadelphie. C’est lui qui, le 24 novembre dernier, appelait le public à applaudir l’arrivée de Félix Tshisekedi pour le culte dominical organisé par l’église.
Mais le « réseau Philadelphie » va bien au-delà. Il s’étend aussi à d’autres sphères, notamment économiques, sécuritaires et judiciaires. Ainsi, Charly Kasunda, nommé président du tribunal de grande instance de Kinshasa-Gombe en 2023, est l’un des pasteurs du CMP. Longtemps installé à Charlotte, aux États-Unis, Freddy Shembo, qui a déjà officié à l’église de Roland Dalo, dirige aujourd’hui l’agence qui a succédé au Bureau de coordination et de suivi du programme sino-congolais (BCPSC). Patron de l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN) depuis 2022, Yves Milan Ngangay est, de même, un proche du prédicateur. Lequel compte aussi des fidèles au gouvernement, comme les actuels ministres du Tourisme et de la Jeunesse.
« Un mandat, deux mandats, mais pas plus »
L’entregent de Roland Dalo au sommet de l’État le place parfois dans une situation délicate, puisqu’une partie de l’arène politique voit en lui, de par sa proximité avec le président, un possible médiateur en cas de conflit. Depuis l’ouverture du débat sur la réforme de la Constitution, certaines personnalités issues de l’opposition n’ont pas hésité à faire appel à lui pour qu’il intervienne auprès de Félix Tshisekedi, rappelant volontiers au pasteur les propos qu’il avait lui-même tenus, le 30 juin 2021, lors d’un culte organisé pour le 61e anniversaire de l’indépendance.
« Faites ce que vous pouvez faire, allez jusqu’où vous pouvez aller, un mandat, deux mandats, mais pas plus. J’ai la certitude que même si nous ne serons pas guéris, nous serons moins malades et ceux qui viendront après vous, bâtiront sur vos fondations », avait alors prêché Roland Dalo, en présence d’un Félix Tshisekedi qui venait alors d’officialiser, dans les colonnes de Jeune Afrique, son intention de briguer un second mandat.
Le 14 novembre dernier, c’est Martin Fayulu qui l’a interpellé sur X. « J’en appelle à Roland Dalo pour rappeler à Félix Tshisekedi que l’orgueil et l’arrogance mènent inévitablement à la chute. » « Si Dieu a vraiment dit à Dalo que le président ne devait pas faire de troisième mandat, il est de son devoir de l’inviter à le suivre », précise un proche de l’opposant.
Contacté à plusieurs reprises, Roland Dalo n’a pas donné suite à nos sollicitations. Le pasteur assure toutefois se cantonner à sa mission d’homme de Dieu et nie bénéficier d’une quelconque manière de sa relation avec le chef de l’État. « Je ne sais même pas ce qu’est un carré minier, a-t-il affirmé en novembre. Je n’ai jamais vu sa dîme et je ne mange pas grâce à lui. Cela fait six ans que je côtoie [le président Tshisekedi], je ne lui ai jamais demandé de l’argent et je ne lui en demanderai jamais. Ce n’est pas l’Evangile que j’ai appris. »
(Avec Jeune Afrique)
