(Par Jonas Tshiombela, Avocat du Peuple)
Kinshasa, 11 Février 2026. Depuis 1997, la République démocratique du Congo vit sous l’ombre d’un cycle politique malsain : des rébellions à répétition, des alliances mouvantes, des discours de libération recyclés… et toujours les mêmes visages en arrière-plan. Bisima Kara, Joseph Kabila, Nyarugabu, Azarias Ruberwa. Vingt-huit ans plus tard, ils sont encore là. Toujours influents. Toujours stratégiquement positionnés. Toujours survivants politiques. Autour d’eux ? Des cadavres politiques et parfois physiques. Des exécutants tombés. Des figures sacrifiées. Laurent-Désiré Kabila, Masasu Nindaga, Wamba dia Wamba, Éric Lenge, Ngandu Disasi, Magloire Paluku et d’autres encore. La liste est longue, trop longue pour être accidentelle. Ce n’est plus une coïncidence. C’est un système.
- Les permanents et la chair à canon congolaise
Dans l’histoire contemporaine de la RDC, il existe deux catégories d’acteurs :
– Les permanents stratèges invisibles ou repositionnés, jamais exposés durablement, jamais réellement affaiblis.
– Les jetables, les Congolais enrôlés, instrumentalisés, exhibés comme figures de proue avant d’être abandonnés.
À chaque insurrection, le scénario est identique : Un discours de marginalisation. Une rhétorique communautaire. Une dénonciation de Kinshasa. Une promesse de réforme radicale. Puis viennent les armes. Les morts. Les déplacements massifs. Les villes détruites. Et à la fin ? Les permanents négocient. Les permanents se repositionnent. Les permanents survivent. Pendant que les naïfs disparaissent.
- L’indécence d’une rébellion après avoir dirigé l’État
Il faut le dire clairement : Reprendre les armes après avoir exercé les plus hautes fonctions de la République relève d’une indécence politique. Présidence de la République, Vice-présidence, Ministères régaliens, Commandement militaire et Institutions nationales. Lorsqu’on a gouverné, on ne peut plus se présenter en victime structurelle du système. On en a été l’architecte ou le bénéficiaire. La lutte armée permanente, dans ces conditions, n’est pas un combat pour la justice. C’est un refus de rendre des comptes. C’est une stratégie de pression. C’est une prise d’otage du peuple congolais. Un homme d’État qui a dirigé le pays et qui revient par les armes renie la République qu’il a incarnée.
III. Refuser l’aide humanitaire : la faute morale impardonnable
Le point le plus accablant reste le suivant : des populations civiles souffrent, des familles sont déplacées, des enfants manquent de nourriture et de soins. Et pourtant, l’ouverture de l’aéroport de Goma pour l’acheminement de l’aide humanitaire est refusée alors même que les infrastructures ont été détruites par ceux qui prétendent défendre ces populations. Quelle cause justifie qu’on bloque l’arrivée de médicaments ? Quel combat autorise qu’on prive des civils d’assistance ? Un mouvement qui empêche l’aide humanitaire démontre une chose : le contrôle stratégique prime sur la vie humaine. À ce stade, il ne s’agit plus de politique.
Il s’agit de responsabilité morale.
- L’instrumentalisation dangereuse des communautés
Le contexte actuel de la RDC est explosif : Accusations répétées d’ingérence étrangère, tensions diplomatiques, persistantes, fragilité sécuritaire dans l’Est et méfiance généralisée envers les élites politiques. Dans cet environnement, instrumentaliser une communauté au nom d’une protection armée est une faute grave. L’histoire montre que ces communautés deviennent les premières victimes des calculs géopolitiques. Les permanents restent.
Les communautés paient.
- Le mythe des intouchables
Ce qui interroge profondément les Congolais aujourd’hui, c’est cette impression d’intouchabilité. Toujours présents, toujours au centre du jeu. Jamais réellement mis hors d’état de nuire politiquement. Pendant que les exécutants tombent les uns après les autres. Le peuple congolais n’est pas dupe. Il observe. Il compare. Il analyse. Et une question revient : Pourquoi les mêmes survivent-ils à toutes les crises, pendant que leurs lieutenants disparaissent ?
- Le Congo mérite la fin du cycle
La RDC n’a pas besoin d’une nouvelle rébellion recyclée. Elle n’a pas besoin d’anciens dirigeants transformés en chefs de guerre permanents. Elle n’a pas besoin de conflits sans fin entretenus au nom de causes mouvantes. Elle a besoin : d’institutions solides, de réformes structurelles, de justice, d’alternance démocratique, de responsabilité politique. La guerre ne peut pas être un mode de carrière. L’instabilité ne peut pas être une stratégie de survie politique.
En résumé: l’heure du réveil national
Le problème du Congo n’est pas l’absence d’hommes forts. C’est la présence constante des mêmes acteurs dans tous les cycles de crise. L’histoire est claire. Les faits sont têtus. Les victimes sont réelles. Le peuple congolais doit refuser d’être éternellement mobilisé pour des causes qui ne produisent que ruines et repositionnements stratégiques. Le temps de la naïveté doit cesser. Le temps de la lucidité doit commencer. Car aucun agenda personnel, aucun calcul géopolitique, aucune revanche politique ne justifie une guerre permanente dans un pays qui saigne depuis près de trois décennies. Et l’histoire, tôt ou tard, finit toujours par demander des comptes.
