Porte-parole de la plateforme « Sauvons la RDC », qui vient de se former autour de Joseph Kabila, l’opposant Seth Kikuni conteste la légitimité du président congolais, appelle à la désobéissance civile et réclame un dialogue politique, tout en excluant le recours à la violence. Interview.
Plusieurs heures durant, ce 18 octobre, il a été entendu par les services de l’Agence nationale de renseignement (ANR), et sans doute s’y attendait-il : quelques jours plus tôt, l’opposant Seth Kikuni avait répondu à l’invitation de Joseph Kabila, l’ancien président de la RDC récemment condamné à mort par la Haute Cour militaire de Kinshasa, et s’était rendu à Nairobi. Là, il a participé au lancement d’une nouvelle plateforme politique, « Sauvons la RDC », qui rassemble plusieurs des adversaires du président Félix Tshisekedi et dont il est devenu le porte-parole.
Qu’est-ce qui a motivé son choix ? Jusqu’où est-il prêt à aller ? Ne redoute-t-il pas que s’associer à Joseph Kabila nuise à la cause qu’il défend ? Seth Kikuni a répondu aux questions de Jeune Afrique.
Jeune Afrique : Pourquoi avez-vous répondu à l’appel de Joseph Kabila et vous êtes-vous rendu à Nairobi, alors même que l’ancien président a été condamné à mort et que le climat politique est tendu ?
Seth Kikuni : Ce qui étrangle notre pays dépasse les mesquineries politiques et les calculs personnels. L’appel de Nairobi n’était pas [un appel] pour Joseph Kabila, mais un appel à trouver une solution congolaise à une crise congolaise, qui n’a déjà que trop duré. Refuser de voir Joseph Kabila sous prétexte des tensions qui existent, c’est céder à la peur et à l’intimidation. J’ai pour ma part fait le choix de l’action avec tous ceux qui sont prêts à chercher une issue et empêcher l’effondrement de la RDC sous la présidence de Félix Tshisekedi.
Vous avez été arrêté dès votre arrivée à l’aéroport de Kinshasa. C’était prévisible. Pourquoi êtes-vous rentré ?
Discuter de l’avenir de son pays n’est pas un crime, et si le régime estime que l’arbitraire peut nous faire taire, il se trompe lourdement. Qu’ils fassent leur devoir de répression, et nous, nous ferons nôtre : résister pacifiquement et légalement pour sauver la RDC. S’ils veulent m’arrêter pour avoir parlé de paix, qu’ils le fassent. Ce sera leur honte, pas la mienne.
« De Félix Tshisekedi est venue la crise et celle-ci est désormais son fonds de commerce », Seth Kikuni.
Vous avez été auditionné par des agents de l’Agence nationale de renseignement (ANR). Que voulaient-ils savoir ?
Leurs questions étaient aussi prévisibles que leur régime est paranoïaque. Ils voulaient savoir qui finance nos actions, quels sont nos liens avec l’étranger, quels sont nos éventuels plans pour déstabiliser le pouvoir… Ils voulaient aussi avoir le numéro de téléphone de Joseph Kabila et ont d’ailleurs confisqué mon téléphone. En clair, ils cherchaient la preuve d’une trahison imaginaire. Mon interpellation est l’aveu de leur faiblesse.
La plateforme « Sauvons la RDC » a été lancée depuis le Kenya. Quelle est la prochaine étape ? À Nairobi, les participants au conclave ont dit vouloir dialoguer, mais pas avec le président Tshisekedi. Cela laisse peu d’options…
Félix Tshisekedi n’a aucune légitimité pour convoquer le dialogue. Il est le problème, ou à tout le moins une partie du problème. De lui est venue la crise et celle-ci est désormais son fonds de commerce. Il est donc hors de question qu’il dicte la marche à suivre.
« Sauvons la RDC » travaille en ce moment sur une série de propositions qui seront bientôt rendues publiques et serviront de base à la résolution pacifique de la crise. Si le pouvoir refuse d’écouter, il devra faire face à une mobilisation que ni la répression ni la propagande ne pourront étouffer.
La lutte armée est-elle envisagée en cas d’échec des voies pacifiques ?
Poser cette question, c’est tomber dans le piège du pouvoir. On ne sauve pas un peuple par la violence. La force de « Sauvons la RDC », c’est celle de la rue, de la désobéissance civile et de la pression internationale. Ce sont ces moyens que nous utiliserons, car eux seuls peuvent permettre une légitimité durable. Ce n’est pas le cas de la violence.
J’insiste sur le fait que notre mouvement s’inscrit dans une optique républicaine. Notre contestation est légale et légitime puisque Félix Tshisekedi n’a pas été élu, ni en 2018 ni en 2023. Il doit donc partir et, pour notre part, nous exigeons la tenue du dialogue politique inclusif et devons préparer les élections de 2028 dans le respect des délais constitutionnels et des standards internationaux. À cette échéance, qu’il pleuve ou qu’il neige, Félix Tshisekedi partira. La RDC n’a pas besoin de lui.
Des figures majeures de l’opposition congolaise, comme Martin Fayulu, Moïse Katumbi, Delly Sesanga ou Jean-Marc Kabund, ont préféré décliner l’invitation de Joseph Kabila. Ce défaut d’alignement ne fragilise-t-il pas l’opposition dans son ensemble ?
Rien ne nous oblige à nous rassembler dans un même mouvement. Certaines de ces personnalités ne sont pas venues à Nairobi certes, mais elles partagent avec nous la même analyse de la situation. C’est cela qui importe. Ce qui fragilise l’opposition, ce n’est pas la diversité des stratégies, c’est l’absence de courage et de vision commune. L’histoire ne retient pas les absents, elle retient ceux qui osent. « Sauvons la RDC » démontre qu’il existe une alternative crédible, et que des gens sont prêts à prendre leurs responsabilités quand d’autres préfèrent la prudence.
Jeune Afrique
