(Par Eric Kamba)
La liberté d’expression constitue l’un des piliers fondamentaux des démocraties européennes. Elle protège le débat public, la critique du pouvoir et le pluralisme politique. Mais aucune démocratie sérieuse ne considère cette liberté comme un droit absolu permettant de diffuser des accusations non vérifiées, des récits communautaires incendiaires ou des discours susceptibles d’alimenter la haine et la fragmentation sociale. C’est précisément la question aujourd’hui posée à la justice belge dans l’affaire visant le journaliste et chroniqueur congolais Claude Pero Luwara, désormais visé par une plainte déposée en Belgique par l’ASBL Front Uni pour la RDC. Au-delà des personnes concernées, cette affaire soulève une interrogation fondamentale : la Belgique peut-elle continuer à offrir un espace médiatique européen à des discours susceptibles d’alimenter les tensions identitaires dans un pays déjà ravagé par la guerre ?
Depuis plusieurs mois, certaines émissions diffusées depuis l’Europe développent une narration particulièrement préoccupante selon laquelle les “swahiliphones” seraient systématiquement persécutés en République démocratique du Congo simplement parce qu’ils parlent swahili. Une telle affirmation ne repose sur aucun fondement institutionnel crédible. La RDC reconnaît officiellement le swahili comme l’une de ses quatre langues nationales, parlée au sein des institutions publiques, des forces armées, des universités, des médias et dans une grande partie du territoire national.
Construire un récit de persécution généralisée contre les swahiliphones ne relève pas d’une simple opinion politique. Selon plusieurs observateurs congolais, ce type de narration pourrait contribuer à alimenter une dangereuse dynamique de manipulation identitaire. Derrière cette rhétorique se dessine progressivement une tentative de présenter la crise de l’Est du Congo non plus comme un conflit géopolitique complexe impliquant des groupes armés, des intérêts régionaux et des réseaux économiques clandestins, mais comme une prétendue guerre contre une communauté linguistique.
Ce récit n’est pas neutre. Il contribue à fabriquer artificiellement une opposition entre “l’Est swahiliphone” et le reste de la nation congolaise. Or, dans un pays aussi fragile que la RDC, ce type de discours peut avoir des conséquences particulièrement graves.
Il devient alors légitime de se demander : à qui profite cette stratégie narrative ?
De nombreux observateurs congolais estiment que cette rhétorique s’inscrit dans une dynamique politique plus large favorable aux intérêts géopolitiques de Kigali et à certains réseaux proches de l’ancien président Joseph Kabila. Selon certains analystes, l’objectif implicite serait de délégitimer les institutions actuelles de Kinshasa, fragiliser l’unité nationale et installer progressivement un narratif régionaliste favorable aux intérêts géopolitiques du Rwanda dans l’Est du Congo.
Dans ce contexte, certains discours médiatiques apparaissent moins comme du journalisme que comme des instruments de guerre informationnelle.
La question devient encore plus grave lorsque ces récits sont diffusés depuis le territoire belge, au cœur même de l’espace européen. La Belgique, comme toute démocratie, protège la liberté d’expression. Mais le droit belge et européen reconnaissent également des limites claires lorsque certains propos sont susceptibles d’alimenter la haine, l’incitation à la violence ou les tensions communautaires.
L’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme protège la liberté d’expression, mais prévoit explicitement que celle-ci peut être restreinte pour protéger l’ordre public, prévenir le crime ou garantir les droits d’autrui. L’article 17 de cette même Convention interdit par ailleurs l’usage abusif des libertés fondamentales à des fins contraires aux principes démocratiques.
En Belgique comme ailleurs en Europe, la liberté d’expression ne protège pas les appels à la haine, les campagnes de diffamation systématique ou les discours susceptibles d’alimenter des fractures communautaires dangereuses.
La France offre d’ailleurs un exemple clair en la matière. Les injures publiques, les propos dégradants à caractère sexiste ou sexuel, le cyberharcèlement et les attaques répétées contre la dignité d’une personne peuvent entraîner des sanctions pénales importantes. Les amendes peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers d’euros, accompagnées de peines d’emprisonnement.
Pourquoi la Belgique devrait-elle alors fermer les yeux lorsque des émissions diffusées depuis son territoire comportent, selon de nombreux observateurs congolais, des insultes répétées, des attaques obscènes et des propos particulièrement agressifs contre le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi ?
La critique politique est légitime. Elle est normale en démocratie. Mais les insultes personnelles, les campagnes de délégitimation permanente et les propos humiliants ne relèvent plus du débat démocratique sain.
Aucun statut d’exilé politique ne peut constituer une immunité absolue permettant d’utiliser le territoire européen comme plateforme de radicalisation médiatique.
Le droit européen protège les opposants politiques persécutés. Il ne protège pas les discours susceptibles d’encourager la haine, la manipulation identitaire ou la déstabilisation d’un État étranger déjà confronté à une guerre meurtrière.
Les défenseurs inconditionnels de Claude Pero Luwara invoquent souvent la liberté d’expression pour écarter toute critique. Pourtant, la véritable question n’est pas celle du droit de critiquer le pouvoir congolais. La véritable question est celle de la responsabilité morale, politique et juridique lorsqu’un acteur médiatique diffuse de manière répétée des récits communautaires inflammables dans un contexte de guerre.
Selon plusieurs observateurs, certains de ses propos pourraient être interprétés comme susceptibles d’alimenter la haine ou les tensions communautaires. C’est précisément cette question que la justice belge est aujourd’hui appelée à examiner.
L’histoire contemporaine a montré que les conflits modernes ne se jouent pas uniquement sur les champs de bataille. Ils se jouent aussi dans l’espace médiatique, dans les récits identitaires et dans les campagnes de désinformation.
L’expérience internationale démontre que, dans certains contextes de tensions identitaires, les discours médiatiques peuvent contribuer à l’aggravation des fractures sociales. Les démocraties européennes le savent parfaitement. C’est précisément pour cette raison que plusieurs législations européennes sanctionnent l’incitation à la haine et certaines formes de propagande radicale.
La Belgique est aujourd’hui placée devant ses responsabilités.
Doit-elle continuer à permettre que certaines plateformes médiatiques servent à exporter des tensions communautaires congolaises au cœur de l’espace européen ? Peut-elle ignorer les conséquences potentielles de récits accusant faussement un État entier de persécution linguistique sans preuves crédibles ?
Le monde observe désormais cette affaire avec attention.
Et la justice belge est aujourd’hui appelée à répondre à une question fondamentale : jusqu’où la liberté d’expression peut-elle aller lorsqu’elle risque de devenir un instrument de division dans un contexte de guerre ?
Eric Kamba
Géostratège et Analyste politique
Spécialiste des questions de gouvernance, sécurité et relations internationales
