(Par Maître Guy-Patrick Kiba, avocat, expert en droits humains et en gouvernance démocratique)
Une proposition qui révèle une rupture entre élites et réalité
Il y a des moments où un pays touche du doigt l’absurde. Pas l’absurde théorique, mais celui qui révèle une rupture profonde entre les élites et la réalité du peuple. La récente proposition d’André Wamesso, gouverneur actuel de la Banque Centrale de la RD Congo (la plus haute autorité financière du pays et l’incarnation de l’éthique dans ce secteur), cadre financier formé à l’une des prestigieuses écoles de gestion de renommée mondiale, la « Louvain School of Management », en est un symbole presque caricatural.
Proposer que les églises congolaises consacrent 50 % des dîmes et offrandes au financement des PME n’est pas seulement une idée mal calibrée : c’est un aveu. L’aveu que certaines élites ont perdu tout sens de la cohérence institutionnelle, de l’éthique publique et de la décence la plus élémentaire.
Une inversion des responsabilités sans précédent
Car enfin : dans les pays où il a étudié, c’est l’État qui finance les cultes. En RDC, on en arrive à suggérer que les cultes financent l’État, que les fidèles remplacent les banques, et que les dîmes deviennent des capitaux-risque.
Cette inversion des responsabilités serait déjà problématique en soi. Mais elle devient révoltante lorsqu’on la replace dans le contexte récent.
Le scandale des “briques” de dollars : un symptôme du système
Une vidéo devenue virale a montré une personne exhibant plus d’un million de dollars en cash, étalés comme des briques sur le sol de sa maison. Et ce qui a sidéré l’opinion, ce n’est pas seulement l’argent. C’est la présence du gouverneur de la Banque, remercié publiquement pour avoir facilité ce décaissement, l’intéressé l’invitant littéralement à “se servir en briques”.
Dans un pays où les PME se heurtent à des refus systématiques de crédit, où les banques invoquent le risque pour fermer la porte aux entrepreneurs, comment expliquer que des sommes aussi colossales circulent en liquide, hors de tout cadre institutionnel, sous l’œil complaisant de ceux qui devraient garantir la rigueur du système financier ?
Un problème individuel ? Non : un problème de système
Ce n’est plus un problème individuel. C’est un problème de système.
Un système qui a perdu le sens de la mesure. Un système où l’on peut exhiber des millions en cash pendant que les entrepreneurs mendient un crédit de survie. Un système où l’on propose de ponctionner les églises pendant que l’argent public se transforme en spectacle.
Les limites à ne pas franchir
Les églises ne sont pas des banques. Les dîmes ne sont pas des fonds d’investissement. Les fidèles ne sont pas des contribuables de substitution.
Ce que la RDC attend réellement
La RDC n’a pas besoin de déplacer les responsabilités. Elle a besoin que chacun assume les siennes. Les banques doivent financer les PME.
L’État doit garantir la transparence, pas la confusion. Les institutions doivent cesser de jouer avec l’argent public comme avec des briques de Lego. Et les cadres formés dans les meilleures écoles doivent se souvenir que la compétence n’a de sens que si elle s’accompagne d’intégrité.
La vraie réforme : restaurer la confiance
La vraie réforme n’est pas de transformer les églises en guichets de financement. La vraie réforme est de restaurer la confiance, de moraliser la gestion publique, de mettre fin à l’impunité financière, et de réhabiliter la fonction économique de l’État.
Une vision pour un pays qui mérite mieux
La RDC mérite mieux que des propositions déconnectées. Elle mérite une vision. Elle mérite une gouvernance qui ne confonde pas billets de banque et briques de construction.
