Le développement d’un pays dépend de l’esprit d’entreprise et des conditions socioéconomiques favorables à l’accumulation du capital, c’est-à-dire, à l’investissement. Pour les pays africains, il ne s’agit pas uniquement de promouvoir la capacité à créer des entreprises, mais surtout de doter les populations locales d’un modèle permettant leur participation aux activités dans tous les secteurs économiques.
Le Centre de recherche CERPECS ASBL propose dans cet article un paradigme axé sur le système coopératif, pour notamment, professionnaliser et autonomiser les agriculteurs afin de passer de l’agriculture de subsistance à l’agriculture intensive et commerciale. Loin d’étouffer les initiatives et dynamisme individuels, le coopératisme regroupe les populations ayant les besoins communs dans des sociétés coopératives, en vue de mutualiser les forces productives dans la résolution des problèmes socioéconomiques, de saisir les opportunités de progrès social, décidant ensemble, la main dans la main, assumant les risques et partageant les revenus équitablement selon les prestations de chacun.
En ce qui concerne particulièrement la RDC, des efforts ont été réalisés dans le cadre de la politique de promotion de l’entrepreneuriat congolais.
- État des lieux des politiques publiques en faveur de l’entrepreneuriat des jeunes en RDC
Au cours des cinq dernières années, la République Démocratique du Congo a engagé d’importantes réformes, dans l’objectif de promouvoir un entrepreneuriat national dynamique, inclusif et durable, avec un accent particulier sur les jeunes. Cette dynamique s’inscrit dans la vision d’indépendance économique et de prise en main de l’économie nationale par les Congolais eux-mêmes.
1.1. Un cadre légal modernisé
L’Ordonnance-loi n° 22/030 du 08 septembre 2022 constitue une avancée majeure. Elle a institué, entre autres, le Comité National de Pilotage de l’Entrepreneuriat (CNPE), chargé de coordonner les actions nationales d’appui à l’entrepreneuriat et aux startups.
Le Programme National de l’Entrepreneuriat, cadre de mise en œuvre des initiatives visant à soutenir les entreprises locales, en particulier, celles portées par les jeunes.
Ces réformes témoignent de la volonté du Gouvernement de créer un environnement favorable à l’émergence de jeunes entrepreneurs, capables de contribuer significativement au développement socio-économique du pays.
Le Programme de Développement Local des 145 Territoires (PDL-145T) constitue un autre levier stratégique. Il ouvre de nouvelles opportunités aux PME congolaises dans les marchés publics, en les associant à la mise en œuvre des infrastructures socio-économiques dans les zones rurales.
1.3. Des institutions spécialisées en plein essor
Plusieurs structures nationales ont été renforcées ou créées pour accompagner les entrepreneurs nationaux. Il s’agit de :
- ARSP (Autorité de Régulation de la Sous-traitance dans le Secteur Privé) : protection des entreprises locales, promotion de leur accès aux marchés de sous-traitance.
- ANADEC (Agence Nationale de Développement de l’Entrepreneuriat Congolais) : formation, incubation et accompagnement technique.
- FOGEC (Fonds de Garantie de l’Entrepreneuriat au Congo) : mécanismes de facilitation d’accès au crédit.
- FSPEEJ (Fonds Spécial pour la Promotion, l’Entrepreneuriat et l’Emploi des Jeunes) : soutien financier et technique aux initiatives entrepreneuriales.
1.4. Limites du modèle actuel
Malgré ces progrès, l’entrepreneuriat congolais reste majoritairement caractérisé par des projets individuels isolés, souvent dépourvus de moyens techniques, financiers et organisationnels. D’où l’urgence, selon le CERPECS, d’intégrer le modèle coopératif comme pilier de la politique nationale d’entrepreneuriat, en encourageant les jeunes à travailler ensemble, à mutualiser les efforts productifs et accéder collectivement et en force au marché.
- Priorité à l’entrepreneuriat des jeunes dans le secteur agricole
L’agriculture est un secteur clé pour le développement national. La RDC possède un immense potentiel agricole, mais largement sous-exploité. En effet, elle dispose de 80 millions d’hectares de terres arables, dont seulement 10 % sont exploités, et de 60 % de la population active travaille dans l’agriculture.
Représentant une source de revenu pour la majorité de la population, le développement de l’agriculture pourrait transformer les conditions de vie de millions de Congolais, surtout dans les zones rurales. L’agriculture pourra devenir un incubateur de création de PME rurales, un moyen de réduction des importations alimentaires s’élevant actuellement près de 2 milliards USD par an.
Dans notre pays, l’agriculture est une activité qui se réalise en groupe, on ne peut réussir de manière isolée dans l’agriculture. Particulièrement pour un petit producteur, il est impossible de créer individuellement des laboratoires pour expérimenter les semences, acheter des tracteurs, louer les Services des agronomes, chercher les financements, entreposer sa production, prendre des contacts avec les acheteurs…
C’est pourquoi les agriculteurs dans le monde, que ce soit en Europe ou aux Etats-Unis d’Amérique, se regroupent en coopératives en amont, pour l’approvisionnement en intrants, dans la production, pour l’adaptation des innovations techniques, et en aval, pour vendre collectivement les produits afin de contourner les intermédiaires et commissionnaires qui spéculent à la baisse au niveau des producteurs et à la hausse, au niveau des consommateurs, et, volent ainsi tous les revenus des agriculteurs.
2.3. Un secteur idéal pour l’intégration des jeunes
L’agriculture moderne nécessite le regroupement des agents en vue de dégager les économies d’échelle dans l’accès aux techniques modernes, aux intrants, à la mécanisation, et, surtout au niveau de la vente pour faire face aux exactions des supermarchés, commissionnaires et entrepositaires véreux.
Cela en fait un domaine idéal pour la création de nouvelles entreprises par les jeunes, à condition d’adopter une approche collective : les coopératives.
- L’apport particulier du modèle coopératif dans la transformation économique
Le coopératisme est un modèle économique fondé sur des valeurs et des principes démocratiques qui favorisent l’intégration sociale, la justice économique et la solidarité, en bannissant les discriminations raciales, ethniques ou politiques.
Contrairement aux entreprises individuelles, l’entreprise coopérative poursuit le bien-être collectif et le développement local. Tous les membres ont les mêmes droits d’information et de contrôle, quel que soit le nombre des parts sociales. La gestion de la coopérative est démocratique du fait qu’un membre a une voix dans l’assemblée délibérante. La transparence y est garantie par l’application des justes prix non spéculatifs, tandis que les revenus créés sont réinvestis dans les branches répondant aux besoins des membres et le surplus est distribué selon l’effort et la prestation de chacun. La solidarité réduit sa vulnérabilité financière grâce à la mutualisation des risques et des ressources.
Dans les pays africains, la promotion des sociétés coopératives aura un prodigieux impact économique, en transformant les agriculteurs en entrepreneurs sociaux, et les unités informelles en entreprise coopératives dans le secteur formel. Les agriculteurs regroupés seront des partenaires de l’Etat, des partenaires et des investisseurs étrangers.
- Le Projet PROJEUNE : professionnalisation des jeunes entrepreneurs agricoles
Le Projet PROJEUNE, conçu par le CERPECS, vise à intégrer les jeunes dans le secteur agricole à travers la création de coopératives professionnelles.
Cela permettra aux jeunes de créer des plantations et des fermes en regroupant les moyens pour s’approvisionner en intrants (semences améliorées, tracteurs, crédit, services des agronomes…) et en collectant ensemble leur production pour vendre sur le marché à des prix réellement payés par les consommateurs, sans intermédiaires ou commissionnaires. Avec les jeunes entrepreneurs agricoles ou les agripreneurs, l’agriculture de subsistance va devenir une agriculture intensive et commerciale. Ainsi, notre pays, la RDC, pourra développer les chaines de valeurs et des filières agricoles locales pour remplacer les importations alimentaires qui coûtent près de 2 milliards de dollars américains chaque année.
En outre, le modèle coopératif apporte des valeurs civiques et morales, en plus d’une agriculture de haut niveau de rendement :
- Le modèle coopératif favorise l’autogestion, la solidarité économique et le développement local.
- Il peut contribuer à l’éducation civique et à la professionnalisation des jeunes à travers des coopératives agricoles.
- Intégration de tous les agriculteurs dans un grand marché national des produits vivriers
Le système coopératif permettra d’intégrer le marché national des produits vivriers et d’accroitre de manière exponentiel les revenus des agriculteurs. En effet, les petits fermiers et agriculteurs au niveau des villages peuvent s’associer dans une coopérative du village. Celle-ci va se regrouper au niveau du territoire avec les coopératives des autres villages et leur union coopérative va se coaliser avec les coopératives des autres Territoires au niveau de la province. Les fédérations de toutes les Provinces vont se retrouver dans la fédération Nationale des coopératives.
Ainsi, la création de mini-réseaux coopératifs locaux au niveau des villages, va amener la création au niveau provinciale et nationale d’une plateforme de vente de produits vivriers locaux. Avec l’Internet, on peut créer un marché de vent en ligne des denrées alimentaires : c’est la future bourse des produits agricoles qui va relier les entrepôts, les chambres froides, les abattoirs, les supermarchés dans le pays tout entier. Ce marché intégré va assurer aux agriculteurs des revenus élevés et va les inciter à investir davantage dans la modernisation des exploitations agricoles. C’est alors que la RDC pourra créer des filières agricoles qui vont remplacer les importations alimentaires et promouvoir la sécurité alimentaire.
Dans cette optique, le Centre de Recherche CERPEC ASBL va accompagner la mise en œuvre du Projet de formation complémentaire en système coopératif à l’intention des jeunes entrepreneurs. Il initiera des projets qui vont doter ces jeunes bénéficiaires des compétences techniques, organisationnelles et entrepreneuriales nécessaires à la création et à la gestion de sociétés coopératives viables et autonomes, capables de générer des revenus durables et de contribuer au développement économique local.
La même formation peut être dispensée aux militaires démobilisés et anciens combattants dans les centres d’instruction du Ministère de la Défense Nationale et Anciens Combattants pour leur insertion sociale.
- Innovations que le système coopératif peut apporter dans les autres secteurs que l’agriculture
- Mutation des corps de métiers du secteur informel vers le secteur formel
Le secteur informel est caractérisé par son inefficacité : 80 % des projets dans ce secteur disparaissent en moins d’une année.
A part l’agriculture, un autre domaine où le système coopératif peut apporter la solution est la professionnalisation de différents corps de métiers évoluant dans le secteur informel, il s’agit des mécaniciens, maçons, plombiers, électriciens, techniciens de chaine de froid, les restaurants Malewa… Le gouvernement peut les encourager à s’associer dans les coopératives pour devenir des vrais professionnels avec une haute qualité de service, haut rendement et de gros revenus.
- Promotion des métiers dans les sports : professionnalisation des clubs et des athlètes coopératifs :
Le système coopératif peut aussi aider à la professionnalisation des Sports notamment le football en RDC. La Loi n° 11/023 du 24 décembre 2011 portant principes fondamentaux relatifs à l’organisation et à la promotion des activités sportives en RDC a prévu dans son article 25 que le sport professionnel d’élite se fait avec les athlètes ayant statut professionnel et qui signent des contrats professionnels avec des clubs ayant la forme de SOCIÉTÉS À OBJET SPORTIF. Nous proposons que ces sociétés adoptent la forme coopérative permettant aux athlètes et aux fanatiques de s’associer comme des actionnaires dans une coopérative sportive partageant les efforts d’investissement et attribuant des revenus élevés aux athlètes. Pour des résultats de haute performance. Les sports pourront quitter le secteur informel pour devenir un secteur économique qui crée des emplois professionnels et des revenus sur lesquels l’Etat pourra tirer les impôts. On peut ajouter ces 2 domaines où le système coopératif peut apporter la promotion de l’entrepreneuriat et la professionnalisation des jeunes.
- Création de l’actionnariat des populations locales dans les grandes sociétés minières
Le système coopératif peut promouvoir l’entrepreneuriat des congolais dans les entreprises minières.
Il faudrait regrouper les autochtones dans les coopératives pour participer au capital de grandes sociétés minières. Cela nécessite d’arrêter l’exploitation minière artisanale moins rentable et donner des permis miniers aux villageois regroupés en coopératives minières. Ces coopératives pourront s’associer avec les investisseurs étrangers et l’Etat comme des actionnaires dans les sociétés minières. Dans ce cas, l’Etat doit réviser le Code minier pour obliger les investisseurs d’accorder en plus de 5% de capital minimum réservé à l’Etat, prévoir aussi un minimum de 5%du capital à réserver aux coopératives des populations environnantes du projet minier. Même si ces coopératives n’ont pas d’argent cash, elles pourront libérer progressivement leurs participations sur leurs futurs dividendes au fur et à mesure que la société va réaliser des bénéfices. Ainsi, les populations locales pourront être associés en tant qu’actionnaires coopératifs dans les grandes sociétés minières installées dans leurs territoires.
- Création d’un réseau financier rural
On peut aussi associer plusieurs coopératives pour créer des grands projets dans les milieux ruraux avec des coûts plus élevés. On peut citer comme l’exemple de création de Mobile banking des coopératives.
Dans le secteur financier, on peut amener les fédérations coopératives à créer dans chaque Territoire une coopérative d’épargne et de crédit qui sera connectée aux réseaux de Sociétés de communication (MPESA, ORANGE MONEY, AIRTEL MONEY, AFRICELL MONEY…) Ainsi, les populations rurales pourront accéder aux services financiers qui manquent dans leurs milieux : ils pourront faire des dépôts dans les Mobile Money, faire des paiements, obtenir des crédits, faire des placements financiers ou acquérir des actions ou des actifs financiers…
- Conclusion générale
Le système coopératif apparaît comme un instrument puissant pour transformer l’agriculture, structurer l’économie rurale, absorber les jeunes dans des emplois productifs et développer une économie sociale et solidaire en RDC. Grâce à la mutualisation des moyens, la gouvernance démocratique et la justice dans la répartition des revenus, les coopératives peuvent faire passer l’agriculture congolaise d’une production de subsistance à une production intensive, commerciale et compétitive.
Avec la mise en œuvre du Projet PROJEUNE, la RDC a l’opportunité de moderniser son agriculture, créer des milliers de PME rurales, réduire les importations alimentaires, renforcer la sécurité alimentaire, et de promouvoir une nouvelle génération de jeunes entrepreneurs agricoles.
Fait à Kinshasa, le 15 novembre 2025
Pour CERPECS ASBL
Le Comité de Direction
Barthos BIKAKALA
Lambrech Mulamba
Dieu Merci TSAKALA
