(Patience Kabamba)
Lorsque nous étions enfants dans les années 1970, maman nous purgeait le ventre mensuellement pour garder les intestins propres afin d’éviter la putréfaction que pourrait causer une matière fécale stagnante dans les artères intestinales, responsable de plusieurs maladies ou même d’occlusion intestinale. Lorsqu’on faisait de la fièvre, on nous purgeait avec des écorces des manguiers ou d’une plante appelée en langue locale matundala et la fièvre disparaissait généralement. Cette médecine des grand-mères a disparu de nos jours. En effet, il y a eu beaucoup de mutations et surtout l’exode rural qui a rendu les corps non-adaptés aux nouvelles maladies. Lorsqu’un groupe reste assez longtemps au même endroit et dans le même biotope, les corps acquirent une certaine immunité par rapport aux maladies présentes dans ce milieu. Nos ancêtres qui ne se déplaçaient presque jamais pour aller vivre ailleurs et qui restaient toute leur vie durant au même endroit avaient maîtrisé l’écosystème et connaissaient les plantes immunisantes de ce milieu. Ils savaient ce qu’il fallait prendre pour se soigner et ils vivaient assez longtemps. Aujourd’hui, les Pygmées vivent de nombreuses années sans un hôpital dans leur voisinage, car chaque individu pygmée est dépositaire d’une connaissance de plusieurs variétés de plantes médicinales. Les pygmées ou les peoples autochtones ont une mortalité extrêmement élevée à la naissance, car dès qu’il y a des complications à l’accouchement, l’enfant et la maman meurent. Ils n’ont pas de chirurgie ni de césarienne. En revanche, une fois franchie cette étape de naissance, ils vivent longtemps ; en tout cas plus longtemps que leurs compères Bantous, agriculteurs sédentaires.
Pourquoi les Pygmées jouissent-ils d’une telle longévité alors qu’ils n’ont pas d’hôpitaux modernes ? C’est à cause de leur mode de vie qui leur procure une immunité naturelle indispensable à la survie, et surtout à cause d’une phytothérapie riche de plusieurs centaines d’années d’expérience. La longévité des Peoples autochtones doit aussi être attribuée à leur mode de vie. Ils ne vivent que du miel, de la viande et des fruits ; une nourriture saine dans des corps sains. Ils n’ont pas de voitures et se déplacent toujours à pied. Les cas d’arrêts cardiovasculaires sont extrêmement rares dans les milieux des peuples autochtones. Enfin, ils sont dans le même rayon de vie, ils vivent dans le même biotope et leurs organismes ont acquis des immunités naturelles liées à ce milieu de vie. Il n’en est pas de même des peuples bantus aujourd’hui qui ont adopté le mode de vie quasi occidental avec la position assise. Le manque d’exercices physiques serait à l’origine de plusieurs maladies chez nous aujourd’hui. Le diabète qui ravage plus de la moitié des Africains est aussi lié à un régime alimentaire complètement étranger à ce qu’avaient connu nos ancêtres. Dans nos villages, il était extrêmement rare de voir des individus souffrir de déséquilibre d’insuline dans leur corps, car les régimes alimentaires ne contenaient pas trop de glucose comme aujourd’hui et les mouvements ou la marche à pied étaient le moyen de locomotion commun. Des plantes avec grande capacité d’absorption du glucose dans le corps étaient aussi connues et les gens mâchaient ces feuilles tout au long de la journée. L’invasion du diabète est due au mode de vie citadin que nous avons adopté ; celui-ci est caractérisé par une alimentation inappropriée et par la station assise avec un minimum d’exercices physiques. Je me rappelle une blague un peu sardonique qu’un Italien avait lancée à l’endroit d’un de mes amis qui se faisait soigner des conséquences du diabète à Naples. L’Italien lui a dit que beaucoup d’Africains souffraient de diabètes parce qu’ils ont commencé à bien manger en retard. Cette blague de mauvais gout est complément fausse, car en fait, la malbouffe est venue remplacer notre alimentation ancestrale saine et riche.
La question qui se pose est de savoir pourquoi nous avons perdu nos immunités naturelles acquises dans nos milieux ancestraux ?
C’est le déplacement qui est à l’origine de la perte de nos immunités. Notre civilisation est celle du déplacement. Les gens viennent en ville ou changent de milieu de vie, ce qui était extrêmement rare dans le temps. Dans notre nouveau milieu de vie, nous rencontrons des nouveaux germes ou maladies pour lesquelles nos organismes n’ont aucune immunité et cela affecte notre longévité. Il existe dans l’histoire le cas fameux des Amérindiens qui avaient été décimés par l’occupation espagnole au XVe siècle. Les Espagnoles arrivaient dans le nouveau monde avec des maladies pour lesquelles les Amérindiens n’avaient aucune immunité. La syphilis, entre autres, avait eu raison de plusieurs centaines de milliers d’Amérindiens.
Les déplacements tous azimuts dans notre civilisation sont pour beaucoup dans la stagnation de la pharmacopée congolaise. L’introduction de l’école occidentale est venue avec l’idée selon laquelle on devrait quitter le village lorsqu’on avait étudié. L’école avait donc pour conséquence de déraciner la population de son milieu naturel. L’exode rural est aussi la conséquence de la mauvaise gestion du pays qui concentre tous les deniers publics entre les mains d’une petite poignée d’individus qui en abusent régulièrement au point de laisser les milieux ruraux sans vie et sans aucune attraction. La réussite d’un homme ou d’une femme aujourd’hui consiste à se déplacer et à vivre dans un milieu citadin, même s’il faut vivre dans des conditions déplorables.
Le dernier point que je veux souligner est le fait que nos plantes n’aient jamais été étudiées sérieusement en laboratoire pour connaitre ce qu’elles renferment exactement comme éléments thérapeutiques. L’expérience de la médecine des grand-mères se limite à soigner les symptômes. Ni les facultés de médecine ni les facultés de pharmacie ne se sont donné la peine de connaitre exactement les richesses thérapeutiques de nos plantes pour connaitre leurs actions précises dans l’organisme. C’est ce qu’ont fait les Chinois. Les richesses des Congolais ont été expatriées d’abord par les colons belges et aujourd’hui par les Congolais eux-mêmes pour acheter des villas en Occident et ce bradage de nos richesses continue encore de nos jours. Les richesses des Congolais n’ont jamais été investies dans la recherche phytothérapeutique pour comprendre les valeurs médicinales de nos plantes. La conséquence première de tout cela est que la pharmacopée congolaise est envahie par les charlatans qui sont des généralistes hors paires avec des plantes qui peuvent guérir toutes les maladies imaginables. Dans les rues de Kinshasa, on vous propose tout : des plantes aphrodisiaques aux médicaments contre les menstrues douloureuses. Aucune étude sérieuse n’a jamais été menée sur ces plantes. La seule exception demeure les massages thérapeutiques qui guérissent les fractures. La trépanation est restée dans les règles et joue un grand rôle orthopédique.
