A l’approche du Sommet de la Francophonie à Phnom Penh prévu en novembre prochain, la course au Secrétariat général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) prend une tournure inédite. Pour succéder à Louise Mushikiwabo, la République démocratique du Congo (RDC) et la Roumanie alignent deux figures de proue : Juliana Amato Lumumba, qui mène une campagne centrée sur la refondation d’une francophonie des peuples et sur le poids démographique de son pays, d’une part, et Dacian Cioloș, qui défend une vision axée sur le multilatéralisme moderne, mène une campagne internationale en plaidant que « la Francophonie, c’est beaucoup plus que l’Afrique », tout en capitalisant sur le statut historique de son pays comme « phare de la francophonie » en Europe de l’Est, d’autre part.
Si les observateurs s’empressent d’analyser ce duel comme une confrontation Est-Ouest ou Nord-Sud, ils passent à côté de la véritable dynamique en jeu. Cette compétition n’est pas une rupture, mais la démonstration éclatante d’une interdépendance obligatoire entre Bucarest et Kinshasa.
Deux visions, deux symboles pour l’avenir de l’OIF
Pour succéder à la candidate de Kigali, les deux piliers de l’axe Bucarest-Kinshasa mènent une campagne axée sur les idées tout en évitant le choc frontal. La compétition met en lumière deux trajectoires et deux visions diamétralement opposées pour l’espace francophone :
Juliana Amato Lumumba (RDC) : La légitimité démographique et mémorielle. Fille du héros historique de l’indépendance Patrice Lumumba, elle incarne la voix d’une Afrique centrale qui revendique le leadership politique de l’OIF. La RDC, plus grand pays francophone du monde par sa population, entend faire valoir son poids démographique pour recentrer l’organisation sur une « Francophonie des peuples » et contrer l’influence de son voisin rwandais.
Dacian Cioloș (Roumanie) : Le multilatéralisme et l’ouverture européenne. Ancien Premier ministre roumain et ex-commissaire européen, il représente l’ancrage de la Francophonie en Europe de l’Est. Sa campagne s’articule autour de la modernisation des institutions, de la coopération économique globale et d’un message clair : la langue française dépasse les frontières du continent africain.
Le paradoxe des promesses de campagne des deux candidats révèle une imbrication logique parfaite. Dacian Cioloș, de par sa stature d’ancien Premier ministre roumain et d’ex-commissaire européen, s’engage à nommer un administrateur issu du continent africain. À l’inverse, Juliana Lumumba, forte de sa légitimité mémorielle et du poids démographique de la RDC, joue la carte de la continuité occidentale en tendant la main au Québec pour maintenir Caroline St-Hilaire au poste d’administrateur. Les pièces du puzzle francophone se font face, prêtes à s’assembler.
Cette complémentarité rhétorique masque à peine une réalité politique incontournable : aucun des deux pays ne pourra diriger efficacement l’OIF sans l’autre.
Le miroir des nécessités stratégiques
Imaginons une victoire de la RDC. Juliana Lumumba incarnera le cœur battant et démographique d’une Francophonie des peuples. Pourtant, pour transformer cet élan en influence multilatérale concrète, elle devra impérativement séduire le bloc de l’Europe centrale et orientale, souvent éloigné des réalités subsahariennes. Qui d’autre que la Roumanie, « phare de la francophonie » régionale et terre d’accueil historique des étudiants congolais, peut offrir à Kinshasa ce relais institutionnel et économique au sein de l’espace européen ?
À l’inverse, si Dacian Cioloș l’emporte, sa plus grande vulnérabilité sera d’être le premier secrétaire général européen de l’organisation depuis des décennies. Pour asseoir sa légitimité, il ne pourra pas se couper du continent africain qui porte l’avenir de la langue française. Sans le soutien actif et la bienveillance de la RDC — géant de plus de 100 millions d’habitants —, la politique africaine du Secrétaire général roumain perdrait toute crédibilité dès le premier jour.
Une course, deux vainqueurs
C’est ici que se révèle la puissance d’une telle configuration : une telle stratégie de l’axe Bucarest-Kinshasa fera d’eux, inévitablement, les deux gagnants de cette course. En verrouillant ainsi l’issue du scrutin par une alliance objective et tacite, les deux capitales s’assurent un leadership partagé permanent au sommet de l’institution. Qu’importe le nom sur le bulletin final, la Realpolitik imposera au vainqueur de ce scrutin l’obligation politique immédiate de tendre la main au pays du vaincu, que ce soit par l’octroi de postes clés d’administrateur, de directeur de cabinet ou de conseiller spécial. Les deux pays transforment un traditionnel jeu à somme nulle en une co-direction stratégique.
Pour la petite histoire, l’axe historique entre la Roumanie et la République démocratique du Congo (RDC), établi depuis 1966 dans le contexte de la Guerre froide et des indépendances africaines, a connu un élan majeur dans les années 1970 sous les régimes de Nicolae Ceaușescu et de Mobutu Sese Seko. Porté à l’époque par une diplomatie universitaire visionnaire, cet axe vient de franchir un cap historique. En se mesurant l’un à l’autre avec courtoisie et ambition, la Roumanie et la RDC ne divisent pas la Francophonie : elles en dessinent le nouveau centre de gravité.
Isidore Kwandja Ngembo
