(Par Thomas Luhaka Losendjola, Avocat au Barreau de Kinshasa-Gombe)
Il y a exactement 142 ans, jour pour jour (22 avril 1884- 22 avril 2026), le Sénat américain adoptait une résolution reconnaissant l’existence de l’État Indépendant du Congo qui est devenu aujourd’hui la RDC. C’est le premier pays au monde qui a déclenché le processus de reconnaissance internationale du Congo comme nouvel Etat. Voici, dans les grandes lignes, le déroulé des événements qui ont conduit à la reconnaissance américaine.
Léopold II envoie Henry Morton Stanley au Congo
Le roi des Belges Léopold II crée une association pour gérer ses ambitions en Afrique: l’Association Internationale pour le Congo (AIC). Le drapeau de l’AIC est bleu avec une étoile d’or au centre.
Le souverain belge envoie ses émissaires (le plus connu étant Henry Morton Stanley, anglais ayant acquis la nationalité américaine) sur le terrain pour signer des traités avec les chefs locaux; ces derniers signent d’ailleurs sans comprendre les contenus desdits traités. Traités dans lesquels ils reconnaissent la souveraineté du roi des belges, lui cèdent des territoires et l’autorisent à créer des postes ou des stations de l’AIC. Lorsque le poste est créé, on y monte le drapeau de l’AIC.
Stanley signe des traités avec les chefs locaux.
C’est ainsi que Henry Stanley signe un traité avec le grand chef des Bateke, la tribu autochtone de Kinshasa, Ngaliema (dont l’arrière-petit-fils Adrien Mombele deviendra un grand ami de Papa Wemba et sera connu sous son surnom de Niarcos). Après ce traité, Stanley va obtenir l’accord des deux chefs locaux qui lui permet de créer deux postes de l’AIC au bord du fleuve Congo.
Le poste de Kintambo
Le premier accord est signé avec le chef teke Ntambo. Chez les teke-humbu, le nom du village ou de la localité d’un chef est formé par le préfixe » Ki » accolé au nom du concerné. Kisenso, Kingasani. . . Ainsi, » chez Ntambo » devient en kiteke » Kintambo « . Stanley crée le poste de Kintambo en l’appelant Léopold II et qui deviendra plus tard Léopoldville.
Le poste de Kinshasa
Le deuxième accord est signé par Stanley avec le chef humbu Ntsasa, dont le village était situé vers le beach Ngobila. Les autochtones appelaient ce village » chez Ntsasa » qui donne en kihumbu » Kintsasa « ; que les belges vont franciser en » Kinshasa « . Ces deux postes (Léopoldville et Kinshasa) vont s’agrandir jusqu’à fusionner en donnant naissance à la ville de Léopoldville; Léopoldville qui sera rebaptisée Kinshasa en 1966.
Les français et les portugais refusent de reconnaître l’État congolais
Après la création des quelques postes, le roi des belges est très préoccupé pour l’avenir de son projet: la création d’un État Indépendant au cœur de l’Afrique. En effet, les autres puissances européennes, en particulier le Portugal et la France qui sont présents dans la région, ne veulent pas reconnaître et donc respecter le drapeau de l’AIC comme l’emblème d’une puissance, d’un État. Parce que l’AIC est une ONG (pour parler le langage d’aujourd’hui) qui appartient à un individu (Léopold II) et non un État ou appartenant à un État. Pour ces pays européens, une association ne peut pas posséder des territoires. C’est comme si aujourd’hui la Croix-Rouge Internationale ou Médecins Sans Frontière se mettait à revendiquer la propriété d’un pays africain.
Léopold II sollicite l’aide des américains
Léopold II est conscient que sans cette reconnaissance internationale, son aventure est vouée à l’échec. Il va se confier à son ami américain Henry Shelton Sanford, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Belgique. Ce général américain va jouer un rôle crucial dans la création de l’État congolais. Avec le mandat de Léopold II, président de l’AIC, le général Sanford va aller faire du lobbying aux Etats-Unis.
Le président américain Chester A. Arthur soutient la création de l’État congolais
Il remet la lettre de Léopold II au président américain Chester A. Arthur. Le 4 décembre 1883, ce 21ème président américain va lire au Sénat américain un discours rédigé par Sanford. Le 10 avril 1884, le Sénat américain adopte une résolution dans laquelle il approuve les points de vue développés par le président Chester Arthur en faveur de la création de l’État du Congo. » L’AIC devient un gouvernement reconnu et ami des Etats-Unis. »
Le 22 avril 1884, le secrétaire d’état américain (ministre des affaires étrangères) Fred Frelinghuysen, pour le compte des Etats-Unis, et Henry Sanford, pour le compte de l’AIC, échangent à Washington les déclarations de reconnaissance de l’État congolais en gestation.
Les États-Unis, premier pays à reconnaitre l’État congolais
Les États-Unis sont ainsi le premier pays au monde à reconnaître et, surtout, à favoriser, la création de l’État du Congo; sept mois avant le début de la Conférence de Berlin. Celle-ci se tiendra du 15 novembre 1884 au 26 février 1885. A la fin de la Conférence, tous les pays participants ont reconnu le nouvel Etat congolais. Mais à trois conditions:
1. La liberté de navigation de tous les pays sur le fleuve Congo et ses affluents
2. La liberté du commerce
3. La neutralité du Congo en cas de guerre
C’est ainsi que le Congo sera le seul pays africain à signer, comme participant, l’Acte final de la Conférence de Berlin de 1885; aux côtés des Etats-Unis, de la Russie, de la France, de la Grande-Bretagne, de l’Allemagne, de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie, de la Belgique, de la Turquie. . . C’est le colonel Mavimilien Strauch, président de l’AIC et proche collaborateur de Léopold II, qui signe pour le compte du Congo.
Le 1er juillet 1885, lors de la proclamation officielle de l’État Indépendant du Congo (EIC) à Vivi (première capitale du Congo), un navire de guerre américain va tirer 21 coups de canons pour saluer la naissance d’un État ami ! Le plus grand pays d’Afrique noire vient de voir le jour. Et tout au long de ses 140 ans d’existence, les Etats-Unis d’Amérique auront toujours un regard particulier sur le Congo; assorti parfois avec des attitudes ambiguës. En effet, la politique américaine à l’égard du Congo a toujours oscillé entre la recherche et la protection de leurs intérêts stratégiques et la sympathie que certains dirigeants américains ont toujours éprouvés pour les congolais.
A suivre !
