À Kinshasa, le scénario des démolitions urbaines se répète désormais avec une régularité aussi implacable que destructrice. Après le marché Bayaka dans la commune de Ngiri-Ngiri, c’est au tour du marché de l’UPN, situé dans la commune de Ngaliema, de plier sous la force mécanique des bulldozers dépêchés par l’hôtel de ville. En l’espace de quarante-huit heures seulement, des pans entiers d’une économie populaire vibrante ont été réduits en poussière, laissant derrière eux un paysage de désolation absolue où s’entremêlent gravats informes, étals pulvérisés et marchandises irréparablement ensevelies. Si la lutte contre l’anarchie spatiale et l’insalubrité publique constitue un impératif de gouvernance incontestable pour moderniser la capitale congolaise, la méthode employée soulève de profondes interrogations éthiques, sociales et managériales. Le cœur du problème ne réside pas tant dans la volonté politique de restaurer l’ordre public, mais plutôt dans le déficit chronique de communication, d’accompagnement et de planification rigoureuse qui caractérise ces interventions brutales. Les témoignages poignants des commerçants, saisis de stupeur face à l’avancée des engins et privés du temps minimal requis pour sécuriser leurs stocks, révèlent une rupture flagrante du contrat de confiance entre les autorités urbaines et la population. Gouverner, c’est avant tout prévoir. Or, l’absence de préavis formel clair et de couloirs de concertation préalable transforme une opération d’assainissement publique légitime en un véritable traumatisme collectif, illustré de manière dramatique par le malaise cardiaque d’un vendeur terrassé par la ruine instantanée de son unique investissement. Cette politique de la table rase intervient de surcroît à une période de l’année particulièrement critique : la veille de la rentrée scolaire. Pour des centaines de familles kinoises, ces structures commerciales de fortune ne représentent pas de simples occupations illégales de l’espace public, mais constituent de véritables bouées de sauvetage financier. En détruisant ces infrastructures économiques sans proposer d’alternative de relocalisation immédiate, l’autorité provinciale asphyxie brutalement des micro-économies familiales qui garantissent l’accès à l’éducation, à la santé et à la subsistance quotidienne des ménages les plus vulnérables. Certes, la promesse de la construction future d’un marché moderne est avancée pour apaiser le mécontentement social. Cependant, face à l’incertitude ambiante et aux lenteurs traditionnelles des chantiers publics, cette lueur d’espoir théorique ne suffit pas à nourrir des familles plongées instantanément dans le dénuement. La modernisation indispensable de la mégapole de Kinshasa ne peut pas s’opérer au détriment de ses forces vives, mais doit impérativement se concevoir avec elles. Pour éviter que la quête légitime de l’ordre urbain ne devienne synonyme de précarisation de masse, les décideurs doivent instaurer des mesures de compensation d’urgence et institutionnaliser un dialogue social L’urgence de la salubrité publique ne peut faire l’économie de la dignité humaine ni du dialogue social.
La Pros.