(Par le Professeur Patience Kabamba)
L’Etat, tel qu’il est observé en Afrique, constitue un legs de la période coloniale. La colonisation effective de l’Afrique s’est étendue sur une période d’environ soixante-quinze ans, débutant en 1885 et se prolongeant jusqu’aux années 1960. Les spécialistes en histoire africaine présentent des perspectives divergentes quant à l’expérience coloniale. Selon certains, à l’instar de l’historien nigérian AJe Ajayi, l’expérience coloniale ne représente qu’un épisode dans l’histoire millénaire et étendue de l’Afrique. Soixante-quinze ans représentent une durée insignifiante au regard de l’histoire africaine, marquée par les splendeurs de l’empire Songhaï, l’organisation élaborée du Grand Zimbabwe et l’université de Sankoré à Tombouctou. Mudimbe, pour sa part, souligne que, bien que l’expérience coloniale en Afrique ait été relativement brève, son intensité a radicalement transformé l’existence des populations colonisées, les réduisant à des sujets coloniaux, parfois dépourvus d’histoire.
Il semble pertinent de considérer que les arguments avancés par Mudimbe et Ajayi présentent une certaine validité. D’une part, il convient de souligner que l’histoire africaine précède de loin la rencontre entre les populations africaines et les puissances occidentales conquérantes.
Il est avéré que certains manuscrits, à l’instar de ceux de Tombouctou, attestent d’une vitalité considérable de la société africaine antérieurement à l’établissement des colons sur le continent. Par ailleurs, Mudimbe fait preuve de réalisme en soulignant que l’organisation des États africains reproduit le modèle colonial, dont l’influence prépondérante a conduit à une persistance de structures héritées de la colonisation.
Ces deux réalités s’avèrent valables dans la mesure où soixante-quinze années de colonisation ont conduit à l’occultation de millions d’années d’une histoire africaine riche et profonde. L’Etat, dans sa configuration actuelle, constitue par conséquent un héritage de la période coloniale. Il s’agit d’une forme d’État analogue à celle que les colons ont cherché à reproduire sur le continent africain.
Actuellement, l’organisation sociale revêt une forme étatique caractérisée par la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. La configuration actuelle de notre organisation sociale découle de la colonisation, laquelle visait à transposer en Afrique une structure étatique similaire à celle en vigueur dans les pays colonisateurs.
Dans sa configuration contemporaine, l’Etat africain comprend ce que l’on désigne sous le terme de fonction publique. Il convient d’examiner cet aspect avec plus de détails. Il convient d’examiner l’origine de cette démarche et son potentiel à constituer une avancée vers une plus grande communisation de la société.
La modernisation de la fonction publique française contemporaine, dont les prémices remontent à la monarchie française de 1679 où des techniciens étaient recrutés au service de la monarchie, s’est opérée aux alentours de 1834.
Actuellement, la fonction publique, héritage de l’époque coloniale, se caractérise par un corps de fonctionnaires bénéficiant d’une sécurité d’emploi qui n’est pas transmissible par voie successorale. Les fonctionnaires bénéficient d’un régime dérogatoire comparativement aux travailleurs indépendants. Les agents de la fonction publique assurent l’organisation de l’Etat. Ils génèrent les recettes fiscales qui assurent leur propre rémunération et qui contribuent au fonctionnement de l’appareil d’Etat.
Les institutions néolibérales affirment volontiers que les fonctionnaires ne génèrent pas de production, mais qu’ils engagent des dépenses. Il est difficile de concevoir une assertion plus fallacieuse et empreinte d’idéologie. Le discours dominant émanant du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale, ayant acquis le statut de quasi-dogme au sein du système capitaliste, a été intégré, même par les agents de la fonction publique.
En tant que professeur d’université à Kinshasa, il est reconnu que ma contribution, de nature non marchande, revêt une importance significative tant pour la société que pour la production marchande. Je participe à la formation de spécialistes destinés à exercer leurs fonctions au sein d’entités générant une valeur marchande.
La particularité des fonctionnaires réside dans leur détention exclusive d’une souveraineté sur le travail effectué. Quelle en est la justification ? En raison de la garantie salariale dont bénéficient les fonctionnaires. Le salaire des fonctionaires ne dépend pas de leurs actions, mais de leur identité intrinsèque. Ils sont les seuls individus dont le salaire ne dépend pas d’une activité laborieuse.
Le salaire d’un fonctionnaire est indexé non pas sur le poste occupé, mais sur son grade personnel. Son salaire est maintenu indépendamment de ses actions. Le salaire des professeurs est fonction de leur grade et non de la valeur de leur production. Il s’agit d’un salaire inhérent à l’individu et non associé à la fonction exercée. Un changement de poste pour un professeur n’entraîne pas de modification salariale.
Ceci se situe en complète opposition à la définition capitaliste du salaire. Au sein du système capitaliste, le salaire est corrélé à une tâche spécifique. En ce qui concerne les fonctionnaires, le salaire est dissocié de l’emploi et constitue un attribut personnel.
Ce salaire lui sera acquis jusqu’à sa mort. Le cas des fonctionnaires illustre, selon notre analyse, de manière significative les recommandations que nous formulons. Le salaire ne constitue pas la conséquence d’une subordination imposée par l’employeur, mais bien une condition nécessaire à l’exercice de la liberté individuelle.
L’aliénation des travailleurs résulte habituellement de la dépendance salariale envers leur employeur. Les fonctionnaires ne sont pas liés par une relation d’employeur à un employé. En raison de leur statut de salariés 0 vie, ils ne peuvent adhérer à toutes les propositions de l’Etat.
La difficulté réside dans le fait que les agents de la fonction publique ne semblent pas appréhender qu’ils ne sont redevables a personne pour leur salaire. Ils aspirent à se subordonner à l’etat en le conceptualisant comme leur employeur. Le fonctionnaire ne relève pas d’une structure employeur au sens capitaliste du terme. Un fonctionnaire se caractérise par une rémunération qui dépend non pas du poste occupé, mais de son grade et de ses qualifications.
Il convient de noter que l’établissement de ce statut n’a manifestement pas été aisé, que ce soit par le passé ou à l’heure actuelle, ce statut étant l’aboutissement d’environ cent cinquante ans de revendications syndicales, en France, revendications qui ont été légitimées par la loi Thorez de 1956 relative au statut actuel de la fonction publique.
Nous en bénéficions aujourd’hui. Les agents de la fonction publique de cette période s’étaient assurés de la maîtrise de leur salaire afin de s’opposer aux directives non conformes. Si le salaire était tributaire de l’employeur, toute résistance serait abandonnée et l’acceptation deviendrait systématique. L’indépendance salariale à l’égard de l’emploi permet d’exercer une critique envers l’Etat lorsqu’il dévie de sa trajectoire.
Les responsables politiques ont de tout temps manifesté une volonté d’abolir ledit statut de fonctionnaire. L’offre d’incitations financières pour des travaux accomplis constitue une stratégie visant à réintégrer les fonctionnaires dans un système capitaliste où le salaire est indexé sur la performance. Il est impératif de s’opposer à cette situation. Il est impératif que la prime institutionnelle, présentement en vigueur, soit intégrée de manière pérenne au salaire de base des enseignants, lesquels sont des agents de l’État congolais.
Les fonctionnaires ont continué à percevoir l’intégralité de leur salaire pendant la pandémie de COVID-19 en raison du fait que leur salaire est indexé sur leur grade personnel et non sur leur production. Les fonctionnaires sont soustraits aux mécanismes du marché capitaliste du travail. Ils disposent d’avantages significatifs pour initier des transformations substantielles au sein du pays.
Ils assument à cet égard une responsabilité historique qui leur est conférée par leur rôle de garants de leurs salaires, condition nécessaire à la liberté et à l’épanouissement. Une telle condition devrait être étendue à l’ensemble des citoyens d’un pays. Le salaire précède l’exécution du travail. Il s’agit d’un droit inhérent à tout citoyen d’un pays.
