Dans un papier d’opinion libre, l’Institut de Recherche en Droits Humains (IRDH) s’interroge sur l’épineuse question du « dialogue : stratégie nationale ou diversion politique ? » Une question qui ne cesse de nourrir l’espoir non seulement de l’opposition politique congolaise mais également du tandem ECC-CENCO en ce que, selon eux, elle constitue non sans doute la solution sine qua none pour un retour effréné de la paix sur toute l’étendue du territoire national.
Ci-dessous l’intégralité de son éditorial de l’IRDH.
Papier d’opinion libre
Lubumbashi, le 22 octobre 2025
Le dialogue encouragé par la Conférence épiscopale du Congo (CENCO) et l’Eglise du christ au Congo (ECC) revêt un caractère stratégique et multidimensionnel. Il a vocation à résoudre les crises sécuritaires, sociales et économiques qui affectent durablement la nation. En l’occurrence, pourvoir à : (i) la défense de la population contre les affres de la guerre et de la prédation économique ; (ii) la réunification de l’intégrité territoriale, compromise par l’occupation des groupes armés et forces étrangères non invitées ; et (iii) la stabilisation des institutions publiques, exposées aux risques du chaos et de l’anarchie.
En juillet 2025, OCHA a signalé 5,9 millions de déplacés internes, 3,4 millions de personnes retournées, 38 000 cas de choléra et 4,5 millions d’enfants souffrant de malnutrition aiguë. En août, près de 2 millions de personnes étaient revenues dans leurs provinces d’origine, en l’occurrence Nord-Kivu, Sud-Kivu et Ituri. Et pourtant, des camps de déplacés ont été détruits par la nouvelle administration du M23, laissant plusieurs familles sans abris, dans leurs villages.
L’intégrité territoriale, les valeurs démocratiques, la paix, la sécurité et la bonne gouvernance économique fondent le socle de la vie politique. Elles devraient constituer l’idéal commun pour l’ensemble des forces sociales et politiques. Pourtant, malgré une apparente convergence sur la volonté de sauver la RDC, les divergences sont profondes quant aux moyens d’y parvenir. La coalition au pouvoir invoque la légalité des actes, affirmant que nul ne peut s’ériger au-dessus des lois. L’opposition, quant à elle, revendique la légitimité démocratique, estimant que tout acte corrompu ou manifestement illégal libère le citoyen de son devoir d’obéissance.
Devant cet état de chose, l’IRDH développe l’opinion ci-dessous.
- Malaise social face au Gouvernement congolais
La population congolaise est confrontée à une gouvernance défaillante sur les plans économique, social et politique. Les détournements de fonds publics par les dirigeants de la coalition au pouvoir sont légion, tandis que l’appareil judiciaire assure l’impunité à des réseaux maffieux dressés en véritables entreprises d’État.
D’après l’ancien ministre des Finances, M. Nicolas Kazadi, le Gouvernement a multiplié la création d’organismes publics aux missions redondantes, jugés budgétivores, opaques et peu productifs. Des rapports parlementaires et d’ONG font état de détournements massifs dans les secteurs des infrastructures, de la santé et de la défense. La Cour des comptes épingle des entreprises complices de la dilapidation des ressources minières (juin 2025).
Le fonds minier pour les générations futures, alimenté par 10 % de la redevance, ainsi que le fonds des réparations des victimes de violences sexuelles liées aux conflits, sont détournés en toute impunité. Une vidéo virale dans les médias sociaux montre le Président de l’Assemblée provinciale de la Tshopo avouant avoir détourné les fonds destinés aux infrastructures, tout en accusant ses collègues députés de l’y avoir incité.
Malgré les promesses de rupture, la justice demeure politisée et peu indépendante. Les mécanismes de lutte contre la corruption sont jugés inefficaces ou instrumentalisés à des fins de prédation.
- Contexte d’une guerre persistante
La critique sur la mauvaise gouvernance économique, sociale et politique est exprimée sur le territoire sous contrôle gouvernemental, administrée depuis Kinshasa. Ici est l’occasion de relever que le pays se trouve amputé de ses provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, administrée de facto depuis Goma, par le Mouvement du 23 mars (M23) et de l’Alliance Fleuve Congo (AFC). Dans cette partie de la République, la guerre cause des massives violations des droits humains.
Le 21 février 2025, la résolution 2773 du Conseil de sécurité des Nations unies a reconnu le Rwanda comme partie belligérante dans le conflit, condamné son soutien militaire au M23, et exigé le retrait immédiat de ses troupes du territoire congolais.
Le 27 juin 2025, l’Accord de Washington a été signé entre la RDC et le Rwanda pour réduire les tensions bilatérales. Le Rwanda s’est engagé à retirer ses troupes — qualifiées diplomatiquement de « mesures défensives » — tandis que la RDC a promis de neutraliser les rebelles de FDLR opposés au régime rwandais, sous supervision américaine.
Le 17 juillet 2025, la « Déclaration de principes de Doha » a lancé un processus de paix direct entre le Gouvernement congolais et le M23/AFC, définissant les modalités de désengagement militaire, de réintégration et de justice transitionnelle. Le Rwanda y est reconnu comme partie tierce. La Déclaration de Doha complète l’Accord de Washington en intégrant les réalités du terrain et en reconnaissant le M23 comme interlocuteur politique.
Ce contexte révèle un affaiblissement militaire de l’État congolais, dont les forces armées ne parviennent plus à garantir l’intégrité territoriale ni la sécurité de l’ensemble de la population.
- L’épineuse question du M23 et des sanctions internationales
En dépit de l’Accord de Doha, il revient que le 24 août 2023, le Département du Trésor des États-Unis avait sanctionné plusieurs responsables du M23 dont M. Lawrence Kanyuka Kingston, porte-parole du mouvement et patron des entreprises Kingston Fresh et Kingston Holding.
Plus récemment, le 17 mars 2025, le Conseil de l’Union européenne [(UE) 2025/509] a imposé des mesures restrictives contre des dirigeants du M23 et des officiers de l’armée rwandaise, en raison de leur implication dans la guerre en RDC. Par cette décision, l’UE les identifie comme responsables ayant contribué à planifier, diriger ou commettre des graves violations des droits humains : Assassinats, viols, recrutement d’enfants et mise en place d’une administration parallèle, en violation de la souveraineté congolaise. Ce texte souligne :
- La présence non autorisée de l’armée rwandaise, en RDC, constitue une violation de l’intégrité territoriale et alimente le conflit armé, l’instabilité et l’insécurité dans la région ;
- Ce soutien militaire au M23 inclut la fourniture de troupes et de matériel, et est responsable de graves violations des droits humains, notamment des punitions collectives ;
- Les revenus issus de l’extraction illégale et du trafic des ressources naturelles de l’Est de la RDC financent les opérations du M23 et contribuent à l’escalade du conflit.
- Un dialogue éloigné des priorités de la population
Eu égard à ce qui précède, qu’il soit initié par le pouvoir ou par l’opposition, qu’il soit l’œuvre de CENCO/ECC ou des églises de reveil, le dialogue politique doit intégrer deux réalités majeures : Le contexte de guerre persistante à l’Est du pays et celui de la mauvaise gouvernance socioéconomique décriée sur le reste du territoire national.
Tel qu’envisagé, le dialogue semble servir les intérêts de la classe politique, au détriment des urgences sécuritaires et sociales. Il apparaît comme une diversion, détournant l’attention des véritables enjeux ou comme un outil de collaboration entre politiciens, plutôt qu’un levier de résolution de crises. Sa mise en œuvre risque d’être instrumentalisée, dans le but d’exclure certains acteurs ou servir de moyen de pression interne, dans un contexte où le Gouvernement peine à contenir militairement le M23 et son allié le Rwanda.
