(Par Zacharie Basila Bokabele — chercheur en sciences économiques, analyste politique)
La gestion des finances publiques en République démocratique du Congo (RDC) suscite des interrogations pressantes. En cause : d’importants dépassements de certaines lignes budgétaires — y compris à la Présidence de la République —, alors que les besoins sociaux de la population demeurent considérables.
Des chiffres qui interpellent
La Cour des comptes, qui a examiné les exercices 2018 à 2020, indique que le taux de dépassement des crédits de la Présidence serait passé d’environ 470 % en 2018 à 13 % en 2020. L’institution rappelle que de tels dépassements constituent des fautes de gestion devant être traitées selon les règles applicables.
Pour l’exercice 2021, un rapport officiel détaille, pour la seule Présidence, un budget rectificatif de 366 706 808 FC face à des paiements réels de 4 446 031 529,98 FC — soit un dépassement de plus de 4 milliards de FC et un taux d’exécution de 1 212,42 %. Des écarts similaires touchent le Bureau du Président et les Réserves stratégiques générales. Les données des exercices 2022 à 2026, tout aussi préoccupantes selon les observateurs, restent à documenter de façon exhaustive.
Le ministère du Budget publie par ailleurs les lois de finances et les rapports d’exécution correspondants, permettant de comparer crédits votés, crédits rectifiés et dépenses réelles — un exercice essentiel pour mesurer les écarts institution par institution.
Une question de justice sociale
Un dépassement budgétaire n’est pas qu’une question comptable : c’est un enjeu de transparence, de contrôle et de responsabilité dans l’usage des deniers publics. Toute dépense excédant les crédits prévus doit être justifiée, autorisée légalement et soumise au contrôle des institutions compétentes.
Pendant que certaines dépenses institutionnelles augmentent, des secteurs essentiels — éducation, santé, infrastructures, emploi des jeunes, protection sociale — demeurent sous-financés. Ce contraste nourrit un sentiment d’injustice et creuse les inégalités sociales.
Le débat constitutionnel : une prudence nécessaire
Le projet de réforme constitutionnelle suscite lui aussi de vives inquiétudes, dans un contexte où plusieurs citoyens et opposants redoutent une concentration croissante du pouvoir. Les critiques adressées à certains proches de l’UDPS ne signifient pas automatiquement détournement de fonds — mais il reste légitime de s’interroger sur les conséquences d’une réforme susceptible de renforcer durablement le pouvoir d’une même majorité.
Le risque est clair : plus le pouvoir se concentre et se prolonge, plus les institutions de contrôle deviennent vulnérables aux influences politiques, ouvrant la voie à la corruption, au clientélisme et à la mauvaise gestion. La Constitution ne doit jamais devenir un instrument permettant à un parti de se maintenir indéfiniment au pouvoir : elle demeure le contrat fondamental garantissant l’alternance démocratique, la séparation des pouvoirs et les libertés publiques.
Le véritable enjeu pour la RDC n’est donc pas de savoir qui gouverne, mais de garantir que nul ne soit au-dessus de la Constitution ni du contrôle des finances publiques.
Des pistes de solution
Plusieurs mesures sont avancées pour restaurer la confiance : publication transparente des dépenses publiques, renforcement de la Cour des comptes et des organes de contrôle, audits indépendants, contrôle parlementaire effectif, protection des lanceurs d’alerte et des journalistes, lutte contre l’impunité sans distinction politique, et respect strict de la Constitution.
Conclusion
Les dépassements budgétaires au sommet de l’État et les projets de réforme constitutionnelle ne sont pas de simples querelles politiques : ils touchent à la nature même de l’État et à la protection de l’argent public. Une démocratie forte ne se mesure pas à la durée d’un pouvoir, mais à sa capacité d’accepter un contrôle rigoureux des fonds publics, la transparence et l’alternance.
La RDC ne progressera véritablement que lorsque ses ressources seront gérées dans l’intérêt de tous les Congolais, et non au bénéfice d’intérêts politiques ou individuels. Lutter contre la corruption ne se limite pas à sanctionner les petits fonctionnaires : cela exige que les institutions les plus puissantes soient soumises au même niveau de contrôle et de responsabilité. Pour une RDC véritablement démocratique, aucun parti, aucune institution, aucun dirigeant ne devrait être au-dessus de la Constitution ni du contrôle des finances publiques.
