(Par le Prof. Patience Kabamba)
Pendant la COVID-19, en 2020, plusieurs pays avaient procédé au confinement de leur population pour éviter une contamination incontrôlée. La logique du confinement était de réduire les occurrences de transmission du virus par des interactions quotidiennes. La République Démocratique du Congo avait aussi procédé aux confinements d’une grande partie de sa population, surtout ceux qui habitent la ville bourgeoise de la Gombe. Il était impossible d’imposer le confinement dans des quartiers populaires qui comprennent les trois quarts de la population de la ville de Kinshasa. La promiscuité de vie dans ces quartiers avait fait dire au directeur de l’OMS, l’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, que si coronavirus n’était pas maitrisé, les villes africaines comme Kinshasa seraient jonchées des cadavres partout. En effet, la COVID-19 avait fait un total de 7 millions des morts en date du 12 Avril 2024 dans le monde en général. Cependant, l’Afrique s’en était sortie avec beaucoup moins de morts de COVID-19. Alors que l’Amérique avait connu en date du 10 Mars 2023, un total de décès estimé à 1.123.831 selon le comptage de l’université Johns Hopkins. Là ne sera pas le focus de mon propos d’aujourd’hui. Je raconte cette histoire de la COVID-19 pour faire ressortir un élément qui est à mon avis prémonitoire de ce qui pourrait advenir comme imaginaire désirable pour notre société.
Pendant la COVID-19, une catégorie de travailleurs continuait à toucher leur salaire malgré l’arrêt de toutes les activités. Tous ceux qui travaillaient dans le privé n’étaient pas payés contrairement aux fonctionnaires de l’État. Les professeurs d’Université, entre autres, étaient payés mensuellement en dépit du fait qu’ils ne travaillaient pas à cause du coronavirus. Les gens n’ont pas remarqué cette césure importante entre le salaire et l’emploi. En fait, le fonctionnaire n’est pas payé pour ce qu’il fait, ni pour la qualification de son poste, mais pour la qualification dont il est porteur comme individu. Le fonctionnaire est titulaire de son salaire. Celui-ci n’est pas suspendu à la production d’un acte productif. Le professeur d’université n’est pas payé à cause de ce qu’il produit ; son salaire n’est pas une fonction d’un acte productif. Le salaire du professeur d’université est un attribut lié à sa personne. Il est payé jusqu’à sa mort. Les professeurs émérites sont même payés sans discontinuer longtemps après leur mort. La qualification du professeur est un peu comme son grade. Ce système provient de l’armée. On a le grade de capitaine quel que soit le poste qu’on occupe, que l’on travaille ou pas, on reste capitaine et on est payé ainsi jusqu’à la fin de sa vie.
Ce privilège lié aux fonctionnaires qui reçoivent un salaire jusqu’à la fin de leur vie ; cette séparation entre l’emploi et le salaire, il faut l’étendre à toute la population congolaise. Ce privilège ne doit pas simplement s’arrêter aux professeurs émérites, mais devrait concerner tout congolais qui atteint l’âge de la majorité. Je place la première qualification individuelle à partir de 18 ans. Et la proposition que je fais est celle de remettre un salaire à tout congolais qui atteint l’âge de 18 ans. Le salaire est un droit comme le droit de vote. Si l’on peut voter à 18 ans, on devrait aussi recevoir un salaire à ce premier niveau de qualification. La qualification dont je parle ici n’a rien avoir avec le diplôme qui est une certification que l’on possède les capacités de faire quelque chose. Un diplôme de chirurgien est une certification que je suis capable de faire des opérations chirurgicales. La qualification est du domaine communautaire. C’est la communauté qui, à partir des services que vous lui rendrez, décide de votre qualification pour ce métier. Un jeune médecin sera moins qualifié qu’un enseignant de carrière qui forme les élèves pendant des décennies. Je propose quatre niveaux de qualifications : le premier niveau de qualification est l’âge de la majorité, 18 ans. Toute personne qui atteint l’âge de 18 ans doit recevoir un salaire lié à sa qualification comme individu, de la même manière qu’il a le droit de vote. Il va percevoir mensuellement 1500$ quel que soit ce qu’il fait. Le second niveau de qualification sera pour ceux qui vont se perfectionner dans le service de la communauté. Ils recevront 2500$ quel que soit ce qu’ils font, le troisième niveau de salarie sera 3500$ et enfin le dernier niveau de qualification, et en même temps, le salaire le plus élevé du pays sera 6000$.
Chacun fera ce pourquoi il est doué et qu’il aime faire et il le fera excellemment bien parce qu’il y trouve de la passion. Son salaire tombera sur son compte et cela quel que soit ce qu’il fait. Exactement comme les professeurs émérites qui sont payés jusqu’à la fin de leur vie et même plus longtemps. Car, leur salaire n’est pas lié à un travail productif quelconque. Cela signifie que même si on est renvoyé de son travail, on continuera à percevoir son salaire. Puisqu’il n’est pas lié aux actes productifs que vous posez. Au contraire, il est un attribut de votre personne en tant qu’humain, en tant qu’individu.
Évidemment, il y a des préalables pour matérialiser un tel projet. D’autant plus qu’on définit encore aujourd’hui le travail comme le résultat d’une production marchande. Dans notre proposition, le salaire est un préalable lié à l’individu et non un résultat consécutif à la production de quelque chose. Pour parvenir à ce type d’organisation sociale, c’est-à-dire celle de la socialisation de la valeur créée dans le pays, il faut être capable de pouvoir mettre ensemble toute la valeur produite dans le pays, c’est-à-dire arrêter au maximum les vols des deniers publics par des individus véreux. Tous les salaires que les entreprises privées paient à leurs travailleurs seront remis au trésor public avec des taxes et redevances nécessaires. De cette caisse générale qu’est le trésor public seront distribués les salaires aux individus selon leur niveau de qualification. Les individus sont des propriétaires d’usage de leurs moyens de production. Ils sont aussi propriétaires des biens patrimoniaux. L’université, un patrimoine commun remis aux citoyens pour la formation de la jeunesse.
Je vois des objections du type, “les gens ne feront rien s’ils reçoivent de l’argent sans travailler”. Cette objection est prisonnière de la définition capitaliste du travail qui consiste à avoir un exploiteur pour que l’on parle du travail. Dans le capitalisme, le travail est toute activité qui met en valeur le capital. “Ne rien faire” ne ressemble pas à la nature humaine. Cependant, si l’on fait ce que l’on aime sans avoir le soucis d’argent, on le fera avec beaucoup de passion et de manière excellente sans traîner les pieds. Comme on le voit encore chez beaucoup de gens aujourd’hui qui n’aiment pas ce qu’ils font, et le font uniquement pour avoir de l’argent. Comme chercheur, mon objectif est d’épier les lieux d’émancipation. C’est peut-être utopique, mais c’est possible de transformer nos rapports sociaux. J’en propose une direction. Dans mes travaux, je critique souvent les rapports sociaux actuels dans notre pays ou une minorité confisque, de manière permanente, et tragiquement la joie de la majorité des Congolais. Voilà, ce à quoi, je dis oui. C’est possible d’être épanouis dans le monde en général et en République démocratique du Congo en particulier. Je ne demande pas un changement de régime nécessairement, mais un changement des rapports de production en RDC.
