Dans un entretien qu’il a accordé à notre Rédaction, la jeune leader politique congolaise, Cynthia Kudura, a fait l’autopsie de la manière dont le Parlement de la République démocratique du Congo s’acquitte de sa double mission, à savoir : légiférer (voter les lois) et contrôler l’action gouvernementale. Et, elle s’est particulièrement intéressée à l’Assemblée Nationale, qui venait, récemment, de faire la Une de l’actualité, avec la motion de défiance visant le Vice-Premier, Ministre de l’Intérieur, Jacquemain Shabani. Une initiative de contrôle parlementaire, qui n’a pas abouti, à cause de certaines irrégularités sur le plan de la forme. Une issue qui n’a pas plu à Cynthia Kudura, qui accuse les élus du peuple de n’avoir pas joué pleinement leur rôle de contrôleur de l’action gouvernementale, au nom de leurs électeurs.
« L’institution Parlement et précisément l’Assemblée nationale, c’est le siège même de la démocratie, tout simplement parce que les députés nationaux sont directement élus par le peuple. On l’appelle Assemblée Nationale, parce que les 500 députés représentent l’ensemble du peuple congolais dans leur universalité et toutes tendances confondues. L’article 101 de la Constitution stipule : »Tout mandat impératif est nul », cela veut dire qu’un député national est face à sa conscience et face au peuple (ses électeurs) à qui il rend compte. Dans son mandat qu’il reçoit du peuple, le député national a deux rôles à jouer, à savoir : légiférer (voler les lois) et contrôler le Gouvernement. Particulièrement dans son rôle de contrôle de l’action gouvernementale, c’est un échec. En effet, les députés nationaux ont transformé l’Assemblée nationale en un temple de corruption et d’impunité », a-t-elle déploré, tout en rappelant l’importance du contrôle parlementaire dans un régime de séparation des pouvoirs.
« Dans une démocratie, il y a la séparation des pouvoirs et, comme disait Montesquieu, il faut éviter la confusion des pouvoirs. Le pouvoir doit arrêter le pouvoir. Et le rôle du Parlement est justement de contrôler l’action gouvernementale, à travers les mécanismes, prévus par la Constitution.
Malheureusement, en RDC, il y a ce que dit la loi et il y a la réalité : nous vivons ce que j’appelle « la dictature des partis politiques », c’est-à-dire que le député national est pris en étau entre le rôle lui dévolu par la Constitution et le diktat du parti politique auquel il appartient, et qui peut le sanctionner, alors qu’en principe, le député ne doit pas rendre compte à sa formation politique.
Malheureusement, c’est ce que nous avons vécu à la Chambre basse du Parlement, au sujet du député national, Lady Yangotikala, qui a été sanctionné par sa famille politique, pour avoir initié une motion de défiance contre le VPM en charge de l’Intérieur. Et pourtant, le Député National reçoit son mandat du peuple (qui est son mandant). Cela entre contradiction avec l’article 101 de la Constitution (Tout mandat impératif est nul) », a martelé Cynthia Kudura, qui estime que la Chambre basse du Parlement n’est plus ce temple de la démocratie qu’elle prétend être et donne l’impression d’être devenue une chambre d’enregistrement de la volonté du pouvoir exécutif.
« Pour moi, le fait d’étouffer une motion contre un membre du Gouvernement, c’est tuer la démocratie (incarnée par le Parlement) et c’est renforcer du coup la dictature de l’Exécutif. Cela veut dire que les ministres ne rendent plus compte, pourtant le Gouvernement est investi à l’Assemblée nationale et les ministres sont responsables devant la chambre basse du Parlement (à travers les moyens d’information et le contrôle parlementaire). Conséquence, les contrôles ne font plus et certains ministres sont des intouchables et ne répondent jamais de leur gestion, alors que, pour la population, beaucoup de choses ne marchent pas et on aimerait les entendre », a-t-elle indiqué.
Et Cynthia Kudura ne s’explique pas la peur qu’éprouvent les membres du Gouvernement à venir rendre compte de la gestion de leurs départements ministériels devant les représentants du peuple.
« Quand on interpelle un ministre, ce n’est pas pour couper sa tête. Prenons le cas du secteur de la sécurité, nous avons énormément des problèmes d’insécurité ici à Kinshasa (des braquages en pleine journée, des kidnappings, phénomène kulunas). Tout ça, on ne peut pas en parler ? Et vous restez dans votre bureau, vous dites que vous êtes Ministre ! C’est ça la responsabilité. Et la responsabilité va avec les privilèges et les devoirs. Il n’est pas le Ministre de sa chefferie, il est ministre de la République. Il a en charge la sécurité des personnes et de leurs biens, il doit rendre compte de la gestion de son département ministériel. Malheureusement, ils sont protégés par les députés nationaux qui sont très complaisants envers les ministres, alors qu’ils sont censés leur demander des comptes et, le cas échéant, les sanctionner au nom du peuple, qu’ils représentent », a-t-elle insisté.
Et la jeune femme politique n’a pas manqué d’épingler la population congolaise qui, par le choix sur base des critères subjectifs de ses représentants au Parlement, a également une part de responsabilité dans la situation difficile dans laquelle se trouve le pays.
« Le peuple congolais a également une part de responsabilité dans notre misérable situation. Comment on vote dans ce pays ? On vote tribu, on vote sentiment, on vote le sac de riz, un pagne,… Grosso modo, la population vote en fonction des fausses promesses de construction d’écoles, des ponts, des routes. Or, ce n’est pas le travail d’un député mais celui du Gouvernement. Le rôle du député, c’est de contrôler l’action gouvernementale, interpeller les membres du Gouvernement (à travers les moyens de contrôle mis à leur disposition). Les députés trahissent le mandat leur confié par la population électrice. Or, lorsqu’on élit un député, c’est pour qu’il porte les desiderata de la population devant le Gouvernement, pour des solutions idoines. Et de son côté, le Gouvernement a l’obligation des résultats », a-t-elle dit avec force.
En guise de conclusion, Cynthia a rappelé que « l’Assemblée Nationale joue un rôle important dans le cadre du contrôle de l’action gouvernementale et de contre-pouvoir par rapport à l’exécutif et ne devrait pas être transformée en chambre d’enregistrement de la volonté du pouvoir exécutif ».
Aussi, elle interpelle les élus du peuple et les invite « à jouer réellement leur rôle de contrôle l’action du gouvernement central et, le cas échéant, sanctionner les membres du Gouvernement qui ne font pas correctement leur travail, comme cela se fait dans des pays démocratiques. Cela n’a rien à voir avec une quelconque déstabilisation de l’institution gouvernementale.
Ainsi par exemple, en France, suite au rejet de son budget, on a vu tout un Gouvernement être censuré par l’Assemblée nationale, et tout le Gouvernement est tombé. Personne n’a crié au complot, à la déstabilisation. C’est ça la beauté de la démocratie ! », a estimé Cynthia Kudura, qui estime que le pays progresse lorsque chaque institution de la République joue réellement son rôle.
JRM
