(Par le Prof. Alain Mutela Kongo)
Nous ne pouvons pas ne pas dialoguer, car, au commencement, était le dialogue. Cette affirmation trouve un écho particulier dans l’anthropologie africaine, qui appréhende l’être humain comme un être fondamentalement relationnel. La structure ontologique et anthropologique de l’homme est, par essence, dialogique : l’être humain ne se définit pas dans l’isolement, le repli sur soi ou la fermeture à l’autre, mais dans l’ouverture, la rencontre et la relation.
Selon les traditions culturelles et religieuses africaines, l’être humain n’est pas un misanthrope, un être enfermé sur lui-même, dépourvu de liens avec son environnement humain et cosmique. Il est plutôt un être-carrefour, une véritable plaque tournante des relations, appelé à entrer en interaction avec Dieu, avec ses semblables et avec le cosmos. Communiquer, écouter, dialoguer et construire des relations harmonieuses ne constituent donc pas de simples comportements sociaux : ils participent à la définition même de l’existence humaine.
Dans cette perspective, l’homme africain fait du dialogue non seulement un moyen de communication, mais également une manière d’être au monde, une modalité de construction de soi et un principe de cohésion sociale.
- L’homme africain : un être tourné vers…
L’être humain est fondamentalement tridimensionnel dans son ouverture au monde. Il est tourné vers Dieu, tourné vers ses semblables et tourné vers le cosmos. Ces trois dimensions ne sont pas séparées les unes des autres ; elles s’articulent et se complètent pour former une conception globale de l’existence humaine.
- a) L’homme africain est un être théopolaire
La tourneversité, selon Oscar Bimwenyi-Kweshi, constitue une caractéristique fondamentale de l’homme africain. Créé par la Parole constituante ou performative, l’être humain est ontologiquement tourné vers Dieu, son Créateur, qui constitue la source première du dialogue et de toute communication.
Dans cette perspective, Bimwenyi-Kweshi soutient l’idée que l’être humain est théopolaire, c’est-à-dire qu’il est, en amont même de toute prise de conscience, polarisé vers Dieu. Celui-ci est le Kafukele, le Créateur, qui, en donnant l’existence à l’être humain, inscrit dans sa structure ontologique et anthropologique une dynamique relationnelle, dialogique et communicationnelle.
L’être humain est ainsi comparable au tournesol qui, par sa nature même, se tourne vers la lumière. De manière analogue, l’homme est orienté vers Celui qui lui a donné l’existence. Cette orientation vers Dieu n’est toutefois pas un mouvement à sens unique. Dieu lui-même est andropolaire, c’est-à-dire tourné vers l’homme, sa créature privilégiée, qu’il accompagne et porte dans son cœur.
La relation entre Dieu et l’homme apparaît ainsi comme une relation de dialogue : Dieu se tourne vers l’homme et l’homme est appelé à se tourner vers Dieu. L’existence humaine trouve dès lors l’une de ses significations fondamentales dans cette ouverture à la transcendance.
- b) L’homme africain est un être tourné vers ses semblables
Parce qu’il n’est pas fondamentalement misanthrope, c’est-à-dire fermé à ses semblables et replié sur lui-même, l’homme africain est avant tout un être de relations. Il vit des relations et grâce à elles. Dans cette perspective, les relations ne sont pas accessoires à l’existence humaine : elles la constituent et lui donnent sens.
Un être humain totalement dépourvu de relations apparaît alors comme une contradiction anthropologique. L’homme ne devient véritablement humain qu’à travers la rencontre avec l’autre, la parole échangée, la reconnaissance mutuelle et la solidarité.
Dans ses rapports avec ses semblables, l’homme africain est appelé à être un muntu wa diyi dimpe, c’est-à-dire « l’homme à la bonne parole » ou « l’homme à la parole charmante ». La parole adressée à autrui possède une véritable portée anthropologique et sociale. Une parole bienveillante peut réconforter, restaurer la confiance, relever celui qui est abattu et contribuer à la réconciliation. Elle est comparable à un parfum agréable qui apaise et revigore celui qui le reçoit.
D’où la nécessité de prendre soin de la parole. La parole n’est jamais neutre : elle peut construire ou déconstruire, rapprocher ou éloigner, réconcilier ou diviser, donner vie ou provoquer la souffrance. Être tourné vers l’autre dans une posture dialogique signifie donc le reconnaître dans sa dignité, le respecter, l’écouter, le valoriser et contribuer à sa promotion.
Le dialogue suppose ainsi une éthique de la parole. Il ne s’agit pas simplement de parler à l’autre, mais de parler avec l’autre, en reconnaissant sa valeur et sa capacité à contribuer à la construction du bien commun. Nous sommes, par conséquent, appelés à éviter les paroles humiliantes, blessantes, méprisantes ou malveillantes qui détruisent le lien social.
- c) L’homme africain est un être tourné vers le cosmos
L’être humain ne vit pas en dehors du monde. C’est au sein de ce que l’on pourrait appeler le « collège cosmique », communément identifié à la planète Terre, qu’il accomplit son existence avec les autres êtres humains et avec l’ensemble du vivant. Sa relation au monde ne se limite donc pas à ses semblables : elle s’étend également à la nature et au cosmos dans son ensemble.
Selon la perspective développée par Bimwenyi-Kweshi, l’homme possède une véritable vocation écologique. Il est appelé à veiller à l’équilibre cosmique, à la manière d’un coryphée qui préside à la liturgie planétaire, afin que chaque élément de la nature puisse occuper sa place et contribuer à l’harmonie de l’ensemble.
Cette conception met en évidence l’interdépendance fondamentale entre l’être humain et son environnement. Le déséquilibre du cosmos peut entraîner un déséquilibre anthropologique et écologique, tout comme les actions humaines peuvent perturber profondément l’équilibre naturel. Il devient dès lors nécessaire de prendre soin des relations que l’homme entretient avec la nature.
Chaque élément du cosmos participe, d’une manière ou d’une autre, à la vie humaine, tandis que les activités humaines produisent à leur tour des effets sur l’environnement. Le cosmos peut ainsi être compris comme un système d’interconnexion, comparable à une toile d’araignée : lorsqu’un fil est touché ou mis en mouvement, les vibrations se transmettent à l’ensemble de la structure.
L’homme ne doit donc pas se considérer comme un maître absolu et isolé de la nature, mais comme un élément d’un ensemble relationnel plus vaste. La sauvegarde de l’équilibre cosmique devient ainsi une responsabilité anthropologique, sociale et éthique.
Conclusion
Au commencement était le dialogue. Cette affirmation Bimwenyienne permet de comprendre que l’être humain, dans la perspective de l’anthropologie relationnelle africaine, ne peut être pensé en dehors de ses relations. Il est un être-carrefour, une plaque tournante des relations, tourné simultanément vers Dieu, vers ses semblables et vers le cosmos.
La relation à Dieu fonde la dimension spirituelle de son existence ; la relation aux semblables fonde sa dimension sociale et communautaire ; tandis que la relation au cosmos fonde sa responsabilité écologique et son inscription dans un ordre plus vaste que lui-même. Ces trois dimensions sont interdépendantes et constituent les fondements d’une véritable anthropologie du dialogue.
Dans le contexte de la République Démocratique du Congo, où la recherche de la paix, de la cohésion sociale et de la refondation de l’État demeure un enjeu majeur, le dialogue ne devrait donc pas être envisagé uniquement comme une technique politique de résolution des conflits. Il devrait également être compris comme une exigence anthropologique.
Si l’homme est, par nature, un être de relation, alors le dialogue constitue une condition fondamentale de la coexistence humaine. La construction d’une paix durable, la restauration de la confiance sociale et la refondation de l’État congolais gagneraient ainsi à s’appuyer sur un soubassement anthropologique africain, valorisant la parole, l’écoute, la reconnaissance de l’autre, la solidarité et la recherche de l’harmonie.
Ainsi compris, le dialogue n’est pas seulement quelque chose que l’homme fait : il est aussi quelque chose par lequel l’homme devient pleinement humain.
Prof. Alain Mutela Kongo (UPN
