(Par Jean-Marie Mutamba Makombo, Professeur émérite à l’Université de Kinshasa)
Après 66 ans, tout a-t-il été dit ou écrit sur ce discours de Patrice Emery Lumumba le 30 juin 1960 ? Le chef du premier gouvernement congolais a voulu exalter le sens de la lutte pour l’indépendance ; il a décrit la situation coloniale, esquissé le programme gouvernemental et exhorté les parlementaires et le peuple congolais au travail. Aussitôt prononcé, ce discours a été jaugé, soupesé par les auditeurs, les journalistes, les politiques, les politologues, les historiens, voire même par des théologiens.
Le débat a porté immédiatement sur la vérité. La situation coloniale telle que rapportée par le Premier ministre était-elle réelle ? Les salves d’applaudissements qui ont accompagné l’orateur à huit reprises sont éloquentes. Me Jules Chomé s’est prononcé dans ce sens dans Remarques Congolaises.
Puis, l’on s’est demandé : était-ce opportun, était-ce le moment, et l’endroit pour faire ce discours ? En tout cas pas en présence des hôtes. On n’a pas fait preuve d’hospitalité. Jean Van Lierde avait encouragé son ami Patrice Lumumba pour contrer le discours du roi Baudouin qu’il avait jugé paternaliste et inacceptable. Pour lui, le discours de Lumumba était extraordinaire et formidable. Par contre, Thomas Kanza range ce discours parmi les dix erreurs de Patrice Lumumba. Il aurait dû être prononcé dans un autre contexte, au stade par exemple, mais pas au parlement. Pour Benoit Verhaegen, ce discours du 30 juin 1960 est la première erreur politique impardonnable du nouveau premier ministre.
Pour le général Janssens, ce discours était un crime de lèse-majesté. Son souverain a été humilié devant l’opinion internationale. C’est ce qui l’a révolté et amené à écrire sur un tableau noir devant les soldats : « Avant l’indépendance = Après l’indépendance ».
En 2012, David Van Reybrouck a écrit que le discours du 30 juin de Lumumba passe aujourd’hui pour un des plus grands discours du XXème siècle.
Huit mois après ce discours, une rumeur s’est forgée dans l’opinion publique congolaise : c’est ce discours du 30 juin qui a livré Patrice Lumumba à la mort. Et aujourd’hui encore certains théologiens congolais sont réservés en ce qui concerne la béatification du roi Baudouin que l’on place dans le centre du crime d’Etat.
Et c’est tardivement qu’on a appris que Patrice Lumumba pressentait lui-même avoir signé son arrêt de mort en concluant un accord secret à Accra pour la création d’une confédération africaine avec le Ghana de Kwame Nkrumah, la Guinée de Sekou Touré et le Mali de Modibo Keita. Patrice Lumumba l’a révélé au député Matthias Kemishanga lors de sa fuite. Et Kemishanga l’a rapporté à son petit-fils Didier Mumengi. Cette information est confirmée par Jeffrey Ahlman qui a écrit en 2017 que Nkrumah soutenait l’existence de cet accord qui a poussé les Etats-Unis du Président Eisenhower à éliminer Patrice Lumumba.
Plus près de nous, deux chercheurs se sont invités au débat. Qui a rédigé le discours du 30 juin ? Qui en est l’auteur ?
Le professeur Jean-Claude Matumweni de l’Unisic (ex IFASIC) a réalisé une série d’émissions en 2025 à l’occasion du centenaire de Patrice Lumumba. Les deux premiers épisodes vont à la recherche de l’écrivant perdu. Le professeur Matumweni est un communicologue. Il a utilisé l’intertextualité, concept littéraire qui désigne l’ensemble des relations qu’un texte entretient avec un ou plusieurs autres textes. Il a rapproché le discours du 30 juin avec d’autres textes de Lumumba. Il a retenu 7 stations. Sa conclusion est que Patrice Lumumba n’a pas été un lecteur passif de son texte. Il a participé activement à ce texte écrit en deux jours. Il a été un auteur intellectuel a-minima, un rédacteur ou un co-rédacteur. Patrice Lumumba a pris connaissance d’une première mouture du discours préparé par une équipe panafricaine avec des Guinéens, des Camerounais, des Congolais, puis il a fait de profondes retouches qu’il a fait lire à certaines personnes, dont Thomas Kanza et André Mandi. Il a continué à apporter des corrections à son texte pendant le discours du roi Baudouin et de Kasa-Vubu.
Le deuxième chercheur est Gertjan Desmet, un archiviste belge du Centre d’étude et de documentation sur la guerre et la société contemporaine. (CegeSoma) intégré aux Archives de l’Etat en Belgique. Il vient de publier dans la Revue belge d’Histoire contemporaine en début de l’année 2026 un article de 42 pages intitulé « Identifying Lumumba’s independence speech. An archival analysis of typescript AB2191 ».
Ce document d’archives AB2191 est présenté comme le texte dactylographié original tenu et lu par Patrice Lumumba le matin du 30 juin 1960. Comment ce texte est-il apparu ?
Alors qu’il procédait en septembre 2022 à l’inventaire de la Collection de journaux intimes et de manuscrits qui contient l’autobiographie d’un certain Jean Rigot, un pilote de la Sabena, l’archiviste est tombé par hasard sur l’original et une photocopie du discours de Lumumba.
Rigot avait remis ses documents d’archives au CegeSoma au courant de l’été 2004. Il avait déclaré avoir reçu cette même année le document AB2191 de Madame Yvette Maertens, veuve de Piet (Pierre) Lenain. M. Lenain, ancien journaliste, occupait les fonctions de Commissaire général adjoint à l’Information auprès du Gouvernement général de 1959 à 1960. Il était le deuxième personnage du Service d’Information du Gouvernement général.
Le Commissariat général à l’Information sera dissous le 6 juillet 1960, et remplacé par le ministère de l’Information et des Affaires culturelles de Anicet Kashamura.
Le 30 juin 1960, le discours lu par le Premier ministre s’est retrouvé dans la poche de Anicet Kashamura. Et le Commissariat général à l’Information a récupéré le texte auprès du ministre Anicet Kashamura pour l’utiliser et assurer des éditions ultérieures.
L’analyse archivistique de M. Gertjan Desmet voulait déterminer avec certitude si le document AB2191 était bel et bien les papiers tenus entre les mains de Lumumba et lus en cette matinée du 30 juin 1960.
M. Gertjan Desmet affirme que « le document AB2191 est, avec une probabilité frôlant la certitude, l’exemplaire personnel de Lumumba de son célèbre discours ».
L’archiviste a comparé le texte dactylographié AB2191 avec l’enregistrement sonore du discours. Il a comparé les écrits de Lumumba dans ce texte avec l’écriture de Lumumba apposée dans le Livre d’or de la Confédération générale des syndicats libéraux de Belgique en 1956. Il a examiné la forme physique : 5 pages recto, des traces de rouille dans le coin supérieur gauche de la première page à cause d’un trombone métallique.
L’authenticité du document s’est appuyée sur l’historique de l’acquisition, le processus de création, le filigrane du papier avec les armoiries du Congo belge, et les lignes de pliage, parce que Patrice Lumumba avait plié ses papiers.
Les modifications manuscrites de la main de Lumumba sont nombreuses dans le document AB2191. Pendant que le roi Baudouin et le président Kasa-Vubu étaient à la tribune, Patrice Lumumba biffait certains passages et en ajoutait d’autres. Et quand la parole lui a été donnée par le président Kasongo de l’Assemblée nationale, il a improvisé. Il a mis en exergue : « Congolais et Congolaises, Combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux, je vous salue au nom du gouvernement congolais ». Il a laissé tomber « Sire, Excellences, Mesdames et Messieurs » qui avaient pourtant été ajoutés à la main. A la fin de son discours, Patrice Lumumba s’est rattrapé en ajoutant « Sire » avant « Excellences, Mesdames, Messieurs ».
En conclusion, le document AB2191 découvert par l’archiviste confirme les assertions du communicologue. Patrice Lumumba a élagué et proscrit le « je » pour mettre à la place le pluriel de majesté. C’est ce que l’on constate à la page 3 de son feuillet :
– Mais tout cela aussi, moi que le vote de vos représentants élus a agréé, pour diriger notre cher pays, moi, Lumumba qui ai souffert dans mon corps et dans mon cœur de l’oppression colonialiste, je vous le dis, tout cela est désormais fini.
– Mais tout cela aussi, nous, que le vote de vos représentants élus a agréés, pour diriger notre cher pays, nous, qui avons souffert dans notre corps et dans notre cœur de l’oppression colonialiste, nous vous le disons, (tout haut,) tout cela est désormais fini.
