(Par Heustache Namunanika Kamira, Expert en Communication institutionnelle et en Réduction des risques des catastrophes humanitaires)
La date du vendredi 12 juin 2026 pourrait entrer dans les annales de la République démocratique du Congo comme une journée emblématique des contradictions qui traversent l’action publique et la gouvernance démocratique.
D’un côté, à Kinshasa, l’opposition réunie au sein de la Coalition Article 64 a maintenu son sit-in devant le Palais du Peuple afin de remettre un mémorandum dénonçant notamment les projets de réformes constitutionnelles qu’elle considère comme contraires aux principes démocratiques. Face à elle, les autorités provinciales ont interdit cette manifestation sur ce site stratégique, tandis que les militants et sympathisants du pouvoir se sont également mobilisés pour afficher leur soutien au régime en place.
La capitale congolaise s’est ainsi transformée en théâtre d’une démonstration de force politique où chaque camp cherche à affirmer sa légitimité dans l’espace public.
À plusieurs kilomètres de là, sur l’avenue Colonel Ebeya, en face de l’Université des Sciences de l’Information et de la Communication (UNISIC), d’autres citoyens vivaient une réalité bien différente. Des familles entières étaient plongées dans l’angoisse et l’incertitude face à une démolition annoncée de leurs habitations. Depuis plusieurs mois, les autorités invoquaient la nécessité de récupérer les emprises publiques et de lutter contre les constructions considérées comme anarchiques dans cette zone stratégique du centre-ville.
Ces deux événements, simultanés mais apparemment sans lien, soulèvent pourtant une même interrogation sur la finalité de l’action publique en République démocratique du Congo.
Au Palais du Peuple, le débat porte sur la conquête, l’exercice ou la conservation du pouvoir. Sur l’avenue Colonel Ebeya, l’enjeu est plus immédiat et plus fondamental : préserver un logement, protéger sa famille et éviter de basculer dans la précarité du jour au lendemain.
Cette juxtaposition de réalités sociopolitiques met en lumière une question essentielle : l’État est-il principalement mobilisé par la gestion de la compétition politique ou par la protection effective des citoyens et de leurs droits fondamentaux ?
Dans tout État de droit, l’exercice des libertés publiques, notamment la liberté d’expression et la liberté de manifestation pacifique, constitue l’un des piliers de la démocratie. De la même manière, le respect du droit de propriété, la sécurité juridique des administrés et l’obligation pour l’administration d’agir conformément aux procédures légales représentent des garanties essentielles de la bonne gouvernance.
Or, lorsque l’attention nationale se focalise exclusivement sur les affrontements politiques, les détresses humaines risquent de passer au second plan. Les citoyens affectés par des décisions administratives lourdes de conséquences cessent alors d’être perçus comme des sujets de droit pour devenir de simples variables dans l’exécution d’une politique publique.
Au-delà de la question foncière, les opérations de démolition soulèvent également une problématique de sécurité humaine souvent sous-estimée. Lorsqu’une famille perd brutalement son logement, ses moyens de subsistance et ses repères sociaux, elle devient plus vulnérable à la précarité, à l’exclusion et aux tensions sociales. Dans cette perspective, la prévention des crises sociales constitue aussi une composante essentielle de la sécurité publique.
Cette dimension mérite une attention particulière de la part des institutions chargées de la sécurité et de la stabilité du pays. Car les risques liés à une opération de démolition ne se limitent pas aux aspects matériels ou urbanistiques. Ils concernent également les conséquences psychologiques, économiques et sociales qui peuvent affecter durablement des populations entières.
Du point de vue des relations publiques institutionnelles, cette situation constitue un défi majeur. Une administration moderne ne se mesure pas uniquement à sa capacité à faire appliquer la loi ou à exécuter ses décisions. Elle se mesure également à son aptitude à expliquer ses actions, à dialoguer avec les populations concernées et à prendre en compte les conséquences humaines des mesures qu’elle met en œuvre.
La légalité administrative, aussi indispensable soit-elle, ne suffit pas toujours à produire la légitimité sociale.
L’expérience de nombreux pays démontre que les opérations de déguerpissement menées sans concertation suffisante, sans transparence et sans mécanismes adéquats d’accompagnement social peuvent durablement fragiliser la confiance entre les citoyens et les institutions publiques. À l’inverse, les pouvoirs publics qui privilégient l’information, la médiation et le dialogue renforcent leur crédibilité même lorsque les décisions prises sont difficiles ou impopulaires.
À l’ère des réseaux sociaux et de l’information instantanée, les conséquences d’une opération de démolition dépassent largement le périmètre physique concerné. Elles produisent également des images, des récits et des perceptions qui façonnent l’opinion publique. Quelques séquences montrant des familles démunies, des personnes âgées en détresse ou des enfants privés de leur cadre de vie peuvent rapidement circuler à l’échelle nationale et internationale.
Même lorsqu’une décision administrative repose sur une base légale, son exécution peut affecter durablement l’image des institutions si les dimensions humaines et sociales ne sont pas suffisamment prises en compte. La gestion des perceptions est aujourd’hui devenue un enjeu stratégique de gouvernance.
Les services chargés de la sécurité et de la stabilité institutionnelle savent d’ailleurs qu’une population qui estime ne plus être entendue par les voies administratives ou judiciaires ordinaires peut développer un sentiment de frustration susceptible d’alimenter des tensions sociales. La gestion préventive des conflits fonciers constitue ainsi un enjeu de stabilité sociale autant qu’une question administrative.
Dans plusieurs pays, les opérations de déguerpissement sont désormais précédées d’études d’impact social, de consultations publiques, de mécanismes de médiation et de dispositifs d’accompagnement destinés à réduire les conséquences humaines des décisions administratives. Ces pratiques permettent de concilier l’autorité de l’État avec la préservation de la cohésion sociale.
La concomitance des événements du 12 juin 2026 rappelle ainsi une vérité fondamentale : la démocratie ne se résume pas aux rapports de force entre majorité et opposition. Elle se mesure également à la manière dont les institutions répondent aux préoccupations concrètes des citoyens ordinaires.
Pendant que les acteurs politiques débattent de l’avenir des institutions devant le Palais du Peuple, des familles de l’avenue Colonel Ebeya continuent de s’interroger sur leur avenir immédiat.
Entre la bataille pour le pouvoir et la bataille pour la survie, l’État de droit ne devrait jamais être contraint de choisir. Sa mission consiste précisément à garantir les deux : l’exercice des libertés politiques et la protection effective des citoyens.
Une démocratie ne s’affaiblit pas lorsqu’elle protège les citoyens les plus vulnérables. Au contraire, c’est précisément dans sa capacité à exercer l’autorité avec justice, prévisibilité et humanité qu’elle démontre sa force.
Car une démolition peut libérer un espace public. Mais lorsqu’elle est mal préparée, insuffisamment expliquée ou socialement mal accompagnée, elle peut aussi créer durablement un vide de confiance entre l’État et les citoyens. Et aucune société ne peut construire un avenir stable sur un déficit de confiance entre les institutions et ceux qu’elles ont pour mission de servir.