Les trois décennies de conflit dans l’Est du Congo (2006-2026)
(Par le Prof. Patience Kabamba)
Un collègue de l’Université Pédagogique Nationale m’a adressé une plaisanterie en déclarant : « professeur Kabamba, à quel moment rédigerez-vous un MdW sur le conflit de l’Est ? » En réalité, il s’agissait d’une sollicitation implicite visant à exprimer la position du MdW concernant le conflit qui sévit depuis près de trois décennies dans la région orientale du Congo. Ma première réaction a consisté à diriger mon collègue Max vers l’ouvrage que j’avais consacré à cette région depuis 2015. Le titre de l’ouvrage est : Business of Civil War : New form of life from the debris of the Democratic Republic of the Congo.
Cet ouvrage constitue le fruit de plus de vingt années de recherches menées dans l’Est du Congo, plus précisément à Beni-Butembo, au sein du territoire de Lubero. Saisir les dynamiques à l’Est du Congo ne se réduit pas à analyser les accords américano-rwandais, les collaborations américano-congolaises, ni à théoriser sur les figures de Kagame, Tshisekedi, Kabila, Nanga ou Trump à l’heure actuelle. L’ensemble de ces individus constitue uniquement la manifestation phénoménale ultime d’un phénomène plus fondamental désigné sous le nom de phénoménologie de la crise du taux de profit, c’est-à-dire de la diminution du taux de profit.
De manière générale, en ce qui concerne la question congolaise, et plus précisément le conflit dans l’Est du Congo, les analystes étrangers comme nationaux se limitent systématiquement à l’examen des phénomènes superficiels, sans dépasser l’empirie apparente afin de saisir le noyau fondamental des profondeurs de la dimension historique elle-même. Cela n’est pas surprenant, car de nombreux chercheurs ayant construit leur carrière à partir d’une certaine « connaissance » du Congo qu’ils diffusent à l’échelle mondiale n’ont souvent pas étudié Hegel ni Marx afin de saisir la dialectique profonde qui explique le déroulement des événements tels qu’ils se produisent. En effet, exercer son intelligence ne consiste pas à bavarder sur les événements, mais plutôt à les analyser afin d’en comprendre les causes sous-jacentes. La faiblesse des analyses émises par les prétendus spécialistes du Congo est stupéfiante, mais malheureusement, ce sont ces analyses qui sont diffusées à l’échelle internationale et qui leur permettent de progresser dans leur carrière, tant dans leur pays d’origine qu’à l’étranger. Les événements survenus au Congo — les trois décennies de conflit — devraient être situés, selon l’expression de Bordiga, dans le cadre de la révolution historique d’un espace qui vit, travaille et lutte. Ce qui se produit l’est nécessairement en vertu de la loi de nécessité objective qui, depuis l’émergence de la valeur d’échange néolithique, n’a cessé d’élaborer, mode de production après mode de production, la réalité réalisée du capitalisme totalitaire. Derrière les faits apparents se dissimulent des réalités fondamentales d’une nature essentielle. La problématique méthodologique constitue ainsi l’élément fondamental.
La méthode, le « meta hodos », constitue la voie par laquelle le monde se révèle à soi-même. En définitive, il convient d’établir une corrélation méthodologique entre les événements survenant à l’Est du Congo et la réalité tant pratique que théorique de la lutte des classes à l’échelle mondiale. Il est manifeste que les experts congolais ne pourront jamais établir ce lien, dans la mesure où leurs pays dépendent économiquement de la gestion des ressources provenant des autres régions du monde. Il est par conséquent illusoire d’attendre de leur part une transcendance du factice, puisque le capital dont ils dépendent s’alimente de la réalité aliénante de la réification, ainsi que de la réalité supérieure de la schizophrénie mégalopolitaine du capital. Le reste du monde est considéré comme une entité secondaire. Afin d’expliquer le mode de vie adopté par le faible nombre d’Occidentaux, y compris les spécialistes renommés du Congo, il est nécessaire d’appréhender le monde, et plus particulièrement les Congolais, comme des errants, c’est-à-dire comme des troupeaux panurgiques d’êtres déshumanisés, abrutis et réduits à la condition de marchandise. Il convient de relier le conflit à l’Est à ce qui nous réduit à une masse d’individus passifs, se contentant d’analyses superficielles, dépourvues de toute connexion avec une historicité profonde.
La dialectique historique sous-jacente à la guerre de l’Est du Congo s’inscrit dans la diminution du taux de profit, phénomène que l’on peut associer à la révolution néolithique ayant établi l’hégémonie de l’équivalent central fétichiste de la valeur d’échange. Il convient de saisir que les événements survenant chez nous et à l’Est du Congo, au-delà des simples récitations événementielles des prétendus experts, constituent l’expression dialectique d’un seuil déterministe de la diminution du taux de profit, correspondant à la saturation du marché mondial. Les armes doivent être commercialisées, et les minerais extraits à un coût dérisoire afin de maximiser les bénéfices. Les Kivus constituent désormais un enjeu dans le contexte géopolitique lié à la valeur d’échange, où le dollar américain s’impose à l’échelle mondiale. Et cela ne semble pas sur le point de cesser. La diminution du taux de profit, véritable gangrène interne du système capitaliste, constitue l’articulation centrale du conflit dans l’Est du Congo. Le conflit armé qui sévit en République démocratique du Congo constitue une activité commerciale, et les bénéfices qu’il engendre contribuent à compenser la diminution du taux de profit dans le système capitaliste. La diminution du taux de profit se manifeste par une crise monétaire et, fréquemment, par des conflits violents tels qu’ils se produisent à l’Est du Congo. Le capital s’est constamment restructuré au cours de l’histoire, toutefois la situation actuelle présente des caractéristiques distinctes. La réorganisation supérieure encouragée par Trump, par le biais du retour à la valeur d’usage (réindustrialisation de l’Amérique), s’avère inefficace, conduisant à une réaffirmation de la valeur d’échange, toutefois accompagnée de l’incapacité à reproduire cette même valeur d’échange. D’où l’émergence de conflits de haute intensité, tels que celui actuellement en Iran, et de conflits plus discrets, comme à l’Est du Congo, qui visent à compenser, ne serait-ce que partiellement, la diminution du taux de profit. En définitive, l’ensemble des événements survenant dans la partie orientale de la République démocratique du Congo, caractérisés par l’insécurité physique des Congolais, ainsi que dans la partie occidentale où prédomine une prédation effrénée, illustre de manière radicale la recherche de solution a la diminution du taux de profit.
Quelles sont les stratégies permettant de se dégager de cette situation problématique ? Heureusement, le capital ne parvient pas à atténuer l’intensité de la fulgurance érotique qui nous habite. L’être humain incarne la passion historique de métamorphoser la vie. Je ne représente rien d’autre que le mode par lequel ma vie se perpétue. Nous sommes des êtres émotifs ; l’émotion constitue cette vibration infinie qui s’oppose à ce que nous soyons réduits à de simples marchandises. Nous ne pouvons être réduits à une simple marchandise, car nous possédons une dimension érotique que le capital est incapable d’éliminer. Nous affirmons que la Vénus Callipyge est belle en raison de l’expression du logos qu’elle véhicule. Le logos incarne la sensualité ; il représente également l’antithèse de la servitude. À rejeter toute forme de servitude qu’elle soit religieuse, économique, politique ou culturelle. Nous sommes des êtres animés par des désirs, dont le plus fondamental consiste à éliminer toutes les formes d’aliénation : religieuse, économique et politique.
