(Par Christian Gambotti, Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD)
Les composantes de l’écosystème des industries créatives africaines : les créateurs, les banquiers, les unités de production, les hubs de distribution, les infrastructures digitales, les évènements
Une styliste Lydia Nsambayi
Un banquier, Temwa Gondwe
Un événement, « Africa Fashion »
Sortir d’une représentation de l’Afrique qui appartient au vieux monde
La représentation de l’Afrique reste enfermée dans les grilles de lecture du vieux monde. Or, une Afrique nouvelle est en train de naître. Avide de souveraineté, elle se libère peu à peu du lourd fardeau d’une Histoire écrite, depuis la colonisation et dans les années postcoloniales, par des puissances extérieures qui lui ont imposé leurs choix et leurs valeurs, notamment dans le domaine de la culture. Elle est en passe aujourd’hui d’écrire sa propre Histoire à travers les outils du hard power (économie, diplomatie) et du soft power (la culture, le sport). Dans le développement et le rayonnement du continent, l’écosystème des industries créatives africaines prend une importance croissante.
Longtemps confisquées par les spécialistes, les collectionneurs et les spéculateurs, ou enfermées dans la sphère d’un exotisme dévalorisant, les créations artistiques africaines sont restées loin du grand public. La styliste et créatrice congolaise fait le constat suivant : « La pratique a démontré que les congolais sont orientés vers la mode étrangère. Voilà pourquoi, nous avec notre plateforme ‘‘Kinshasa mboka masano’’, Fecoma et tant d’autres organisations dans la corporation, nous sommes engagés à sensibiliser la population à consommer d’abord congolais sous toutes ses formes (prêt-à-porter, simple, luxe ou sur mesure) en premier. Nous avons vraiment besoin de changer la mentalité des congolais en termes de culture, identité et consommation congolaise. Voilà notre plaidoyer : plus de couleurs, plus de la mode congolaise. Nous voulons que la jeunesse congolaise puisse s’identifier par les vêtements cousus par les stylistes et couturiers congolais. »
A Paris, lors de la conférence de presse à la Maison de l’Afrique marquant les 25 ans du FIMA, le festival de la mode africaine qu’il avait créé, le styliste nigérien Alphadi déclarait : « Je me bats depuis toutes ces années pour prouver que l’Afrique est créative, capable de créer de l’emploi, lutter contre la pauvreté et permettre de garder les Africains chez eux en pérennisant leur propre savoir-faire ». Les trois composantes de l’écosystème des industries créatives africaines contemporaines sont évoquées par Alphadi : la créativité, l’exploitation des savoir-faire et la contribution à l’économie africaine.
Au-delà de la création, la mode représente un écosystème complet
● La créativité contemporaine – La puissance créatrice de l’Afrique, dans tous les domaines de la culture (musique, danse, mode, peinture, sculpture, etc.), s’impose désormais au monde. Dans le secteur de la mode Pour Alphadi, l’Afrique « regorge de créativité ! Depuis 1998, elle a grandement évolué sous l’influence de la nouvelle génération de designers ouverts sur le monde grâce aux réseaux sociaux. Plus que jamais, nous avons besoin d’être compris, financés et aimés. » Le message a été entendu par Temwa Gondwe, directeur de la banque africaine d’import-export (Afreximbank), pour qui « la mode africaine a tout pour devenir un contributeur important de notre économie. » Temwa Gondwe ajoute : « Je souhaite que nous établissions en Afrique un écosystème dans lequel il sera possible de monétiser les idées. »
● L’écosystème des industries créatives – L’Afreximbank, à travers le programme CANEX (Creative Africa Nexus), finance la création du continent depuis 2020. Pour Temwa Gondwe, il s’agit de soutenir une industrie qui porte la promesse d’une véritable contribution à l’économie africaine. Portés par la révolution numérique, les réseaux sociaux et des événements de portée mondiale comme l’« Africa Fashion », les jeunes stylistes africains se sont fait connaître dans le monde entier sans jamais renoncer à leur identité africaine et aux savoir-faire traditionnels. Un programme comme le CANEX permet de connecter les industries créatives du continent avec des acteurs financiers, banquiers et investisseurs.
● Le créateur est un entrepreneur – La styliste et formatrice de la mode en République démocratique du Congo, Lydia Nsambayi, établit le lien entre création et restructuration de l’écosystème de la mode pour en faire un secteur profitable qui contribue au budget national. Elle milite pour un engagement de l’Etat afin de « rendre compétitif le secteur de la mode sur le plan économique (…). La structuration de l’écosystème de la mode suppose, pour Lydia Nsambayi, l’intervention de l’Etat : « L’État peut aussi apporter des subventions aux acteurs de la mode, surtout ceux qui travaillent dans le prêt-à-porter industriel, afin de les aider à investir dans le secteur (…). Une bonne politique publique repose sur deux éléments importants que l’État congolais doit mettre en place, à savoir : l’industrialisation et la restructuration du secteur de la mode en RDC. Parlant de la restructuration, le gouvernement doit parvenir à formaliser certains actes générateurs en mettant en place une politique fiscale pour la structure prix, taxe et redevance sur les produits de la mode » Pour Héritier Kabeya, président de la Fédération congolaise de la mode et associations (Fecoma), « l’État congolais doit avant tout reconnaître la place de la mode dans notre société. Ensuite, il faudra l’intégrer dans la politique culturelle et économique comme un véritable secteur générateur d’emplois et de revenus ».
Les stylistes africains n’hésitent plus à créer leur propre marque, comme Carine Pala, créatrice de la marque ‘‘Okapi de la Mode’’. En créant leurs propres marques, les stylistes africains sont les symboles de cette nouvelle génération de créateurs qui refusent de se projeter hors du champ de l’économie. La marque est un signe porteur d’un double sens. Elle permet d’identifier le créateur et fait de la création un élément phare de la consommation en établissant le lien entre tous les éléments d’un écosystème : la création, la production, la mise sur le marché, la distribution et la vente.
● Un événement : « Africa Fashion » – Cette importante exposition, qui se tient jusqu’au 12 juillet 1026 au Musée quai Branly, 37 Quai Jacques Chirac, Paris 7è, célèbre « la créativité africaine foisonnante et colorée » en établissant le lien entre histoire, tradition et modernité. Dans un article publié par Le Figaro, Matteo Conein précise ce lien : « Tenues traditionnelles, textiles rares et bijoux des collections du Quai Branly y dialoguent avec une nouvelle génération de créateurs plus streewear, aux coupes androgynes, aux tailleurs déstructurés associés à des tissages séculaires, aux robes afrofuturistes célébrant le mouvement. »
La mode, langage politique ?
Cité par Matteo Conein, Aurélien Gaborit, chargé des collections Afrique au Musée du quai Branly, déclare : « Le vêtement devient un moyen de revendiquer une identité à la fois profondément ancrée dans l’héritage culturel et totalement connectée aux réalités urbaines mondiales d’aujourd’hui. » Il ajoute : « Le tissu est à l’Afrique ce que les monuments sont à l’Occident et devient un objet politique. » Dans les années 1960, lorsqu’un récit africain commence à naître avec l’accès à l’indépendance, l’industrie textile devient un marqueur fort de l’identité. Dans son article, Mattéo Conein fait référence au Ghana où « l’ancien président Kwame Nkrumah encourage la valorisation du “kente cloth” (ces motifs multicolores caractéristiques du pays) » et au Sénégal, où « Senghor, ancien Président de la république du Sénégal, relance les manufactures de tapisserie, dont certaines existent encore aujourd’hui. » Promouvoir une culture panafricaine et se projeter hors d’une culture euro-centrée imposée par le colonisateur a été un geste politique fort au moment des indépendances.
Aujourd’hui, les industries créatives africaines contribuent, par leur ancrage dans la modernité et leur ouverture sur le monde, à changer l’image de l’Afrique. Lors de l’« Africa Fashion » à Paris, Aurélien Gaborit a constaté que « certaines créations intègrent jusqu’au drapeau LGBT, preuve que la mode africaine s’engage malgré la répression de l’homosexualité dans certains pays comme l’illustre l’actualité récente au Sénégal. » C’est aussi le regard porté sur les créateurs africains qui change : ils ne sont plus considérés comme de simples artisans enfermés dans les limites de l’économie informelle et voués à produire des objets utilitaires qui servent un but précis, ou comme des rêveurs excentriques, s’enfermant dans leur atelier pour fuir l’agitation du monde. Ils sont désormais perçus comme de véritables artistes guidés par une inspiration personnelle qui les conduit à participer à la défense des libertés, à l’expression des émotions et à la représentation du Beau.
CHRISTIAN GAMBOTTI
Agrégé de l’Université – Président du think tank Afrique & Partage – Président du CERAD (Centre d’Etudes et de Recherches sur l’Afrique de Demain) – Directeur général de la Tigui Foundation (Abidjan) – Chercheur associé au NASPI (New African Soft Powze Institute) – Chroniqueur, essayiste, politologue – Directeur de collections – . Contact : cg@afriquepartage.org
