(Par le Prof. Patience Kabamba)
L’anthropologie demeure peu prisée au sein de nos universités. La raison est très simple : elle est quasiment inconnue et absente des programmes de l’enseignement secondaire, alors que la sociologie, notamment la sociologie africaine, y est enseignée. Mais qu’entend-on précisément par anthropologie ?
L’anthropologie figure parmi les disciplines émergentes à l’époque de la révolution industrielle du XVIIIe siècle. Cette époque a été marquée par de tels bouleversements que des disciplines telles que la psychologie (incluant les différentes branches que sont la psychiatrie, la psychologie, la psychanalyse, la psychopédagogie, etc.), la sociologie et l’anthropologie ont été créées. Au cours de la révolution industrielle, les paysans furent contraints d’abandonner leurs terres afin de s’installer en milieu urbain pour y devenir ouvriers industriels. Issus d’une existence paisible au sein de leurs villages, les individus furent contraints de résider dans des ghettos urbains afin d’exercer une activité industrielle. Le déplacement ne résultait pas d’une initiative volontaire, mais s’imposait au contraire comme une obligation. En Angleterre, Cromwell appliquait la politique dite des « enclosures », consistant à marquer au fer rouge tous les paysans anglais qui refusaient de migrer vers les villes pour travailler dans les usines. Les déplacements massifs et involontaires de populations ont engendré une recrudescence de divers troubles mentaux au sein de la population. Pour répondre à cette problématique, les disciplines psychologiques que nous avons mentionnées ont émergé. La psychologie, la psychiatrie et la psychanalyse sont apparues afin d’expliquer aux paysans déracinés dans la vie ouvrière industrielle que leurs nouvelles conditions d’existence devaient être acceptées plutôt que remises en question. La sociologie visait à analyser les conséquences des transformations majeures affectant les paysans, qui étaient passés d’une existence paisible en milieu rural en tant que propriétaires terriens à une vie urbaine en tant qu’ouvriers. L’anthropologie visait à étudier les populations « sauvages » non européennes, vivant à l’écart des sociétés civilisées.
Cependant, l’anthropologie s’est transformée en une discipline consacrée à l’étude des individus à l’échelle mondiale, de leur évolution, de leurs comportements, de leur adaptation à divers environnements, ainsi que de leurs modes de communication et de socialisation. L’objectif de l’anthropologie contemporaine consiste à se rendre auprès des populations dans leur milieu de vie afin d’analyser leurs pratiques et leurs représentations. L’anthropologie étudie simultanément les caractéristiques biologiques qui définissent l’espèce humaine ainsi que les dimensions sociales telles que les rituels, les cérémonies ou les drames qui contribuent à notre identité en tant qu’êtres humains.
Pour les Grecs, le savoir véritable réside dans la connaissance de l’ensemble et non dans les éléments isolés. L’ensemble des éléments ne forme pas nécessairement la totalité. La véritable fonction de l’anthropologie ne réside pas dans l’étude locale de tribus ni dans la rédaction à leur sujet. Cette forme de localisme est désormais obsolète. L’anthropologie constitue l’étude globale de l’humanité dans sa totalité. Elle vise à transformer le monde : elle se doit d’éclairer la société mondiale en soulevant des interrogations telles que : en quoi les sociétés se distinguent-elles ? En quoi présentent-elles des similitudes ? De quelle manière l’évolution a-t-elle structuré notre mode de pensée ? Comment peut-on définir la culture ? Existe-t-il des caractéristiques universelles présentes dans l’ensemble des cultures ? Existe-t-il des universaux propres à l’humanité ?
En consacrant un temps approfondi à l’étude minutieuse de la vie des individus, les anthropologues examinent les éléments constitutifs de notre singularité en tant qu’êtres humains. Ce faisant, les anthropologues cherchent à approfondir notre compréhension de nous-mêmes ainsi que des autres. Ils le réalisent par le biais de ce que l’on désigne comme des entretiens ethnographiques, lesquels constituent en réalité une méthode de recherche qualitative associant une observation immersive à des entretiens individuels. L’approche anthropologique met en exergue les relations sociales, les systèmes de croyance, ainsi que l’histoire et l’économie politiques des populations. Les études anthropologiques privilégient une approche qualitative plutôt que quantitative. L’anthropologie du pouvoir, par exemple, vise à analyser les raisons pour lesquelles les individus adoptent certains comportements vis-à-vis du pouvoir, à étudier la structuration du pouvoir au sein de notre pays, à examiner l’influence des institutions locales sur le pouvoir central, à évaluer l’impact des normes culturelles et religieuses sur les relations de pouvoir, ainsi qu’à identifier les moteurs des idées révolutionnaires.
Une dimension mise en exergue par l’anthropologie dans nos communautés est celle du genre. Le genre renvoie aux constructions sociales attribuant aux femmes et aux hommes des capacités, des attitudes, des traits de personnalité et des modèles de comportement distincts. Une répartition inégale du travail persiste entre les hommes et les femmes ; dans notre société, le pouvoir est principalement détenu par les hommes mariés, qu’ils soient aînés ou « sages », qui assurent les fonctions d’arbitrage et de jugement. Ils déterminent les modalités selon lesquelles la communauté doit conserver son héritage, exploiter ses ressources et planifier son avenir. Les femmes et les enfants disposent d’une influence relativement limitée au sein de nos communautés. Alors que la problématique de genre gagne en importance en milieu urbain, elle demeure marginale dans les milieux ruraux. La dictature masculine persiste toujours en milieu rural. L’intégration des perspectives de genre dans le secteur du développement est devenue une priorité, car la gestion effectuée par les femmes s’est révélée plus efficiente que celle réalisée par les hommes. Il est désormais largement reconnu que l’autonomisation des femmes dans la prise de décisions relatives aux ressources locales peut favoriser une gouvernance améliorée ainsi qu’une meilleure conservation de ces ressources. Les femmes exploitent les ressources naturelles de manière distincte par rapport aux hommes.
Ce sont là les thèmes abordés dans le cadre de l’anthropologie. Les anthropologues se révèlent ainsi particulièrement indispensables dans notre pays. La transformation du Congo dépendra largement de l’émergence des anthropologues au sein de nos universités. Il s’agit d’une discipline dont il convient de financer les recherches. Dans les pays anglophones, les départements d’anthropologie figurent fréquemment parmi les plus importants et les plus innovants, car les anthropologues se situent au centre des dynamiques évolutives culturelles, économiques et politiques des êtres humains.
