(Par Eric Kamba, Géostratège et analyste en relations internationales
Spécialiste de la région des Grands Lacs)
La récente déclaration de la journaliste belge Colette Braeckman selon laquelle Joseph Kabila « ne fait rien au hasard » mérite d’être prise au sérieux — non pas pour lui accorder un crédit politique, mais pour comprendre la logique stratégique qui peut sous-tendre ses prises de parole. Depuis sa sortie médiatique évoquant la « soudanisation » de la République démocratique du Congo, une partie de l’opinion congolaise s’interroge : s’agit-il d’un simple avertissement… ou d’un message codé révélant une dynamique déjà en cours, notamment dans l’Est du pays, avec Goma comme épicentre ? Pour beaucoup, cette déclaration ne serait pas anodine, mais s’inscrirait dans un schéma plus large où l’ancien Chef de l’Etat jouerait le rôle de porte-voix d’intérêts bien établis. Face à cela, une réalité s’impose : les deux lectures — alerte et manipulation — ne sont pas contradictoires. Elles sont complémentaires.
Une alerte stratégique qu’il serait dangereux d’ignorer
L’histoire récente du continent africain montre que les scénarios de fragmentation étatique ne surgissent jamais spontanément. Ils sont souvent précédés de signaux faibles : discours publics, repositionnements politiques, reconfigurations militaires et alliances informelles.
Évoquer la « soudanisation » du Congo, c’est introduire dans le débat public l’idée d’une possible partition, d’une implosion interne alimentée par des conflits prolongés, des ingérences étrangères et une perte de contrôle de l’État sur certaines portions du territoire. Ce type de discours, qu’il soit sincère ou non, agit comme un révélateur.
Le problème n’est donc pas de savoir si l’avertissement est honnête, mais s’il correspond à une trajectoire plausible. Et à ce titre, la réponse est oui.
Une instrumentalisation politique d’un scénario réel
Mais cette alerte ne peut être dissociée de celui qui la porte. Pendant près de deux décennies, le Congo a été gouverné par un système qui a contribué à fragiliser les institutions, à entretenir l’insécurité et à permettre l’enracinement de réseaux d’influence parallèles. Dès lors, lorsque ce même acteur évoque aujourd’hui un scénario de chaos, la question se pose : prévient-il un danger… ou prépare-t-il les esprits à l’accepter ?
Dans les stratégies politiques contemporaines, nommer un scénario est souvent une manière de le normaliser. Créer un récit, c’est déjà structurer la perception collective. Et dans des contextes fragiles, la bataille des récits précède toujours la bataille des faits.
Le véritable problème : la réaction de l’État congolais
Le point le plus préoccupant n’est peut-être pas la déclaration en elle-même, mais la légèreté apparente avec laquelle elle est traitée par les autorités congolaises. Ignorer ce type de discours ou le réduire à une simple manœuvre politique serait une erreur stratégique majeure.
Un Etat responsable ne réagit pas seulement aux événements — il anticipe les dynamiques. Or, toute déclaration publique de cette nature, venant d’un ancien chef d’État, doit être analysée comme un indicateur stratégique.
Cela exige : une lecture sécuritaire approfondie de la situation à l’Est ; une évaluation des risques de fragmentation territoriale ; une intensification du renseignement stratégique ; et surtout, une réponse politique claire, visible et cohérente.
Passer d’une posture réactive à une stratégie proactive
Le Congo ne peut plus se permettre d’être un État en réaction permanente. Il doit devenir un Etat en anticipation.
Cela implique de reprendre l’initiative narrative, de renforcer la cohésion nationale et de neutraliser toute tentative — interne ou externe — visant à banaliser l’idée d’une fragmentation du pays.
La souveraineté ne se défend pas seulement sur le terrain militaire. Elle se défend aussi dans le champ des idées, dans la capacité de l’État à imposer sa propre lecture des enjeux et à mobiliser son peuple autour d’un projet commun.
Conclusion : ouvrir les yeux avant qu’il ne soit trop tard
Qu’il s’agisse d’une alerte sincère ou d’une manipulation calculée, la déclaration de Joseph Kabila doit être prise pour ce qu’elle est réellement : un signal stratégique.
Et dans un contexte aussi fragile que celui de la République démocratique du Congo, ignorer les signaux est souvent le premier pas vers la perte de contrôle. Le temps n’est plus à la naïveté. Il est à la lucidité, à la vigilance et à l’action.
Car dans les grandes crises, ceux qui survivent ne sont pas ceux qui n’ont rien vu venir — mais ceux qui ont su lire les signes… et agir avant qu’il ne soit trop tard.
